Au lecteur pas pressé...

Publié le par René-Pierre Samary

Un humoriste, à propos de l’adepte d’une méthode de lecture rapide, fait dire à celui-ci : « J’ai lu Guerre et Paix en trois heures. Cela se passe en Russie. »

Au lecteur pressé, je décrirai Bye Bye Blackbird de façon similaire, bien que moins concise : Cela se passe dans la Caraïbe, et c’est l’histoire d’une relation amoureuse.

Le récit des rapports houleux entre une homosexuelle d’origine maghrébine et un navigateur sexagénaire n’offrira pas matière à suspense : l’on sait dès les premières pages ce qu’il adviendra. Reste à découvrir comment la partie s’est déroulée, ce que dédaignera l’amateur de lecture accélérée. Pour lui, contrairement à Don Quichotte, l’auberge vaux mieux que le chemin.

L’auteur d’un premier roman ne peut cacher – pourquoi le ferait-il ? – d’avoir fait entrer dans le noyau de celui-ci le germe d’une expérience personnelle, même si toute ressemblance, etc… D’où l’emploi du terme « récit », qui sous-entend, comme dans maintes œuvres de Conrad, l’idée que l’imagination pure n’y règne pas tout entière. Mon goût pour les story tellers, anglo-saxons ou autres, n’est pas non plus indifférente à ce parti-pris de raconter une histoire… une relation amoureuse, qui se passe dans la Caraïbe.

Tout cérébral qu’il soit (ou en raison même de sa rationalité et de son pragmatisme, ou encore de sa culture dite judéo-chrétienne), Frédéric est dominé par ce « bulldozer uniquement pourvu d’une marche avant », quand bien même il est conscient que "la raison, presque toujours, est l'instrument dont se servent les instincts pour satisfaire le goût qu'ont les hommes de raisonner ; raisonner bien ou mal, peu importe. Elle n'est que le pinceau servant à peindre plus ou moins habilement leur espérances" (Pareto). On ne sait ce qui serait advenu de la confrontation entre une volonté d’autant plus forte qu’elle est parfois aveugle et les puériles tentatives de Frédéric pour lui insuffler un peu de bon sens, si le destin ne tranchait finalement.

Misogyne, Frédéric ? "Évidemment !" diront-elles.

Il fallait que Samia fût dotée d’une âme conquérante, que Frédéric fût presque caricatural dans sa faiblesse et sa soumission, pour qu’il y eût une histoire à raconter. Certains y verront une métaphore de ce qui se constate aujourd’hui à l’échelle des peuples. Ne prétendant pas faire au lecteur une leçon de choses, et pas davantage un roman à thème – thème devenu banal sans pour autant cesser d’être condamné par l’église des bien-pensants -, je lui laisse le choix de voir dans Bye Bye Blackbird une apologie de la défense du territoire, mon ambition se satisfaisant de conter une histoire… une histoire d’amour se déroulant ici et là, mais surtout dans la Caraïbe.

Il fallait que Samia ne soit pas un archétype de l'immigrée, pas plus que celui de l'homosexuelle, ou de la musulmane, pour se conformer à la volonté de l'auteur d'en faire une femme parmi d'autres. Mais on peut en décider autrement, l'ambiguïté de personnages l'autorisant. Ambiguïté de Samia, lesbienne sans exclusive, immigrée d'ancienne génération, musulmane de filiation et athée de conviction… ambiguïté de Frédéric, conservateur et libéral, révolté et traditionaliste, assez viril lorsqu’il s’agit de s’agit de navigation mais dont la part de féminité est assez grande pour expliquer son attirance pour les femmes relativement masculines. Ambiguïté encore de Frédéric, quand se juxtaposent ses réactions colériques à l’égard de ces femmes qui, même sourdes au rythme, veulent « mener le bal », et sa dévotion pour « leur sacrée mécanique », souhaitant qu’elles soient assez fières d’elles-mêmes pour devenir « des hommes comme les autres ».

Misogyne, Frédéric ? "Évidemment !" diront-elles.

"Elle était sauvage et superbe, hagarde et magnifique"

Pourquoi Samia, pourquoi leur relation ?

Plusieurs réponses sont possibles. L’une d’elles peut être : l’amour. L’attirance pour telle personne de l’autre sexe rend aveugle et sourd, comme le pauvre Mâtho qui ne savait pas « que tout ça, c’était une affaire d’ocytocyne et de phéromones ». Réponse évidemment trop simple. Car Frédéric n’est pas aveugle et sourd aux insuffisances de Samia, à son caractère exécrable.

Autre réponse : l’attirance pour la différence – moins en terme ethnico-culturel qu’en terme de différence radicale. L’altérité homme/femme est la plus profonde, et c’est dans ce sens que Frédéric nie l’idée samiesque d’un « choc des cultures ». L’homme appartenant à une certaine culture est plus proche d’un autre homme d’une culture radicalement différente, qu’un homme et une femme appartenant à la même culture. Est-ce cette étrangeté qui attire Frédéric ? « Nous aimons les femmes à proportion qu’elles nous sont plus étrangères », dit Baudelaire, dont la Marie ne pouvait l’être davantage. À quoi fait écho le propos de Samia : Frédéric est « l’antithèse de ce qu’elle pouvait imaginer ».

Cette étrangeté, je l’ai voulue poussée à l’extrême, presque à la caricature, dans les caractères respectifs de Samia et de Frédéric, « femme » et « homme » emblématiques dans leurs différences : rationalité (désirée ou effective) versus irrationalité ; aspiration à une éthique de véracité (l’ « impossibilité » du mensonge, d’où maladresse à mentir), contre dédain, et même absence de la simple notion de ce qu’est le mensonge, les dits étant autant de vérités successives, éventuellement contradictoires) ; éthique du contrôle de soi (souvent mise à mal), et indifférence à celle-ci ; durée contre instabilité, régularité affective contre influence du cycle hormonal. Enfin s’opposent, sur le plan spirituel, le caractère du « civilisé » (éventuellement décadent) et du « primitif » (toujours en se situant au-delà des considérations ethnico-culturelles, mais dans celles de l’homme et de la femme archétypique). Toujours Conrad : "Elle était sauvage et superbe, hagarde et magnifique" (Au coeur des Ténèbres). Samia est "inquiétante et fascinante, sauvage et superbe". Je suis tombé par hasard, après avoir terminé Bye Bye Blackbird, sur ces épithètes identiques. Je me suis gardé de les modifier.

La caricature souligne des traits significatifs, mais ne les invente pas. N’ayant pas moins scandaleusement caricaturé Frédéric que Samia, peut-être cela m’évitera l’estrapade. Peut-être…

Si, comme le proposait l’historien Jacob Talmon, le seul moyen d’aboutir à une coexistence entre les peuples est de les séparer, cela n’est-il pas également vrai pour les sexes, comme le suggère l’étymologie, dès lors que l’évolution des mentalités conduit à une compétition entre eux, résultat inévitable sinon souhaité de l’esprit d’égalité ?

On connaît le mythe de l’androgyne primordial, décliné par de nombreuses religions (Mircea Eliade), et dont Le Banquet donne la lecture la plus connue. Ces êtres à la fois hommes et femmes étaient supposément doués d’une force immense, et Frédéric touche peut-être du doigt, sans le savoir, l’explication de son attirance pour Samia (« C’est dommage que nous n’ayons pas réussi, jusqu’à maintenant, à conjuguer nos forces. Nous n’avons réussi qu’à nous opposer. »). Samia serait le « complément viril» de sa nature relativement féminine, et inversement.

On peut rapprocher le mythe de l’androgyne primordial de la proposition de Weininger, cité par Julius Evola (Métaphysique du Sexe). Si l’on estime qu’il y a en général de l’homme dans la femme et de la femme dans l’homme, « l’attraction maximale s’éveille entre un homme et une femme (…) de telle façon que si l’on additionne les parts de masculinité et de féminité présentes chez l’un et l’autre, on obtient comme total l’homme absolu et la femme absolue. »

Samia, parce qu’elle est « moderne » autant que primitive, n’accepte pas la « subordination de principe de la femme à l’homme » (Nietzsche). Aussi incompétente soit-elle dans le monde où l’emmène Frédéric, elle veut « prendre les commandes ». Cette propension à imposer sa loi se constate même quand il s’agit d’un acte où les rôles ne peuvent être que (théoriquement) partagés. Samia « cherchait un géniteur ». Et l’accouplement, même sensuellement réussi, ne l’est que dans la perspective obscure de la maternité. C’est Déméter qui est aux commandes, et non Aphrodite !

Un fumet de décomposition avancée

Je le crains, et le regrette : les personnages féminins de ce récit, qu’ils soient sur le devant de la scène ou en arrière-plan, ne sont pas présentés sous un jour flatteur. L' auteur aura eu, il faut croire, les héroïnes qu’il méritait ("Beethoven a eu « l’Immortelle Bien-Aimée », Wagner avait Cosima, moi j’ai Samia, Isabelle, Françoise." Ses « pommes à lui », qu’il ne s’interdit pas de regarder tomber. Frédéric herborise, faits-divers et personnages de rencontre. L’auteur n’y peut mais, et rejette lâchement toute responsabilité si, loi de la statistique ou malveillance du destin, des cueillettes de Frédéric émane un fumet de décomposition avancée.

René-Pierre Samary

rpsamary@hotmail.com

Bye Bye Blackbird est disponible aux éditions Edilivre

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Commenter cet article

Terry 17/08/2015 21:09

Rene-Pierre Samary est l'auteur de " Bye Bye Blackbird ".

René-Pierre 17/08/2015 21:18

En effet, Terry. J'espère que vous apprécierez cette histoire, qui n'est pas que d'amour, et pas seulement dans la Caraïbe !