Article publié depuis Overblog

Publié le par René-Pierre Samary

Je vous propose de découvrir ici quelques feuilles de Bye Bye BlackBird. D'autres extraits suivront, chaque dimanche.

I

Lorsque je fus à nouveau sur l’île de Grenade, cela faisait trois mois, et

cela fait deux jours.

J’aime la précision, qu’il s’agisse de mécanique ou des sentiments, ou

de la mécanique des sentiments.

Là, je grimpe vers le haut de Saint-Georges. C’est la capitale de

Grenade. On est le vendredi 10 avril. Mauvais calcul, dû à ma

méconnaissance des dates religieuses. Le Vendredi Saint tombe un 10 avril,

cette année. J’aurais pu faire escale entre la Martinique et Grenade. Une

nuit de sommeil, et ça n’aurait rien changé à mon timing.

Les magasins sont fermés. Les rues étroites sont désertes. Je m’arrête

près de l’ancienne cathédrale. Son toit a été emporté par l’ouragan Ivan,

cinq ans plus tôt. Le sanctuaire désaffecté est ouvert sur le ciel. Par-delà

l’ossature de la charpente, de petits nuages ronds défilent, blancs comme

des moutons de théâtre. L’ombre de Samia m’accompagne fidèlement.

Passé Lucas Street, la marche devient plus facile. Les rues dévalent vers

le port. Je jette un coup d’œil à ma silhouette dans la vitrine d’un magasin,

et m’essaie à une démarche plus souple. Sur la place du marché, tous les

étals sont clos. Je la revois en train d’examiner, soucieuse de bien acheter,

les légumes du pays proposés par les marchandes aux larges sourires. On

revenait ensuite, main dans la main, les sacs à provisions sur les épaules, en

direction du lagoon.

En mémoire d’un juif crucifié deux mille ans auparavant, Grenade va

prendre comme les autres îles des Antilles un air de deuil pendant le long

week-end qui s’annonce. Les taxicos sont rares. J’espère trouver un

chauffeur de peu de foi pour retourner dans le sud de l’île.

De l’autre côté du quai, une fille jeune trébuche en descendant du

trottoir, tombe sur la chaussée. Elle laisse échapper son gobelet en

plastique. L’eau coule sur le sol brûlant. Incapable de se relever, elle gigote

dans la poussière en beuglant des reproches incompréhensibles. Un short

crasseux coupé au ras de fesses rondes, un tee shirt maculé. Elle n’a pas

vingt ans, d’après sa silhouette. Elle se tortille sur le macadam comme un

insecte blessé. Contre tout espoir, un taxico s’approche avec un coup

d’avertisseur.

– Prickly Bay ?

Le conducteur opine d’un air agacé. Je me coince sur un bout de siège,

souriant à tout le monde. Le Toyota surchargé démarre comme au départ

d’un Grand Prix. La radio vocifère du rap.

Je retrouve « Marjolaine » au mouillage. En déjeunant d’une potée de

légumes préparée la veille, je considère méthodiquement le travail à faire. Il

faudra tout déshabiller : voiles, gréement courant, espars : une lourde tâche

pour un homme seul et plus très jeune, je l’admets.

Au coucher du soleil, je vais de l’autre côté de la baie, au Sunset. Le bar

rectangulaire est cerné de clients, la plupart anglo-saxons ou

germanophones. Quelques Français sont groupés à un angle. Le nombre de

verres devant eux et leurs propos pâteux découragent tout signe de

reconnaissance. Je prends ma Carib et vais m’asseoir au bout d’un banc ;

précisément le même, là où elle et moi étions assis la veille de son départ.

Un orchestre de steel band commence sa prestation. La musique est

moins écoutée que photographiée par les touristes, qui pointent leurs appareils

sous le nez des artistes. Une femme d’âge moyen, en short et chemise assortis,

les cheveux courts couleur queue de vache, s’obstine à entraîner sur la piste les

gens de son groupe. Elle se dandine gauchement, d’un air inspiré et joyeux,

sans tenir compte du rythme. Elle proteste parce que son partenaire ne suit pas

comme il faut ses évolutions. Le cavalier d’un instant retourne à sa bière. La

femme passe au suivant, les deux mains jointes, singeant la supplication. Trois

enfants sont assis sur le sol, tout près de l’orchestre. J’évoque Mathilde, puis le

souvenir de Samia revient me harceler.

La femme en bermuda s’assoit d’un air dépité, puis se relève et danse

seule, toujours à côté du tempo lourdement marqué. Je l’observe, n’ayant

rien d’autre à faire. Voilà les femmes : même quand elles sont sourdes au

rythme, elles veulent mener le bal, et se retrouvent abandonnées au milieu

de la piste, pathétiques. Celle-ci n’est pas que pathétique : elle est

irrécupérable. Elle imagine sans doute savoir danser. Ce sont les autres qui

ne savent pas la suivre, qui ne la comprennent pas. Elle est irrécupérable ;

comme Samia, qui avait le sens du rythme mais pas beaucoup d’autres

qualités… Si : elle était courageuse ; capable de grimper au mât pour

travailler à quinze mètres de haut. Elle n’avait peur de rien, sinon de ne pas

imposer sa loi.

L’orchestre interprète de vieux succès : Hôtel California, La Isla Bonita,

Guantanamera… Les éclats de voix anglo-saxonnes et des véhémentes

affirmations du groupe de Français forment avec la musique un fond

sonore confus.

Il est temps de rentrer. Ici comme toujours, il faut d’abord rejoindre le

canot’ qui le long du quai tient une grande conversation clapoteuse avec les

annexes voisines. La musique aigrelette me suit un moment. Puis il n’y a

plus que le timbre rassurant du hors-bord qui me ramène chez moi. Chez

moi, depuis dix ans, c’est ce voilier. Il est dix heures du soir. Il ne reste plus

qu’à passer la nuit.

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