La clé machinchouette

Publié le par René-Pierre Samary

Résumé.

Une première désunion en Martinique, suivie d'une première réconciliation, Samia et Frédéric sont à Saint-Martin pour mettre « Marjolaine » au chantier. Le travail avance, mais de nouvelles disputes vont entraîner une seconde séparation...

Après un week-end laborieux, le lundi est voué à la détente. Je loue une voiture. Nous visitons la partie hollandaise de l’île. Un déjeuner dans un restaurant sur la plage, une longue promenade dans les échoppes et magasins occupent la journée. Nous faisons le chemin du retour en flânant, nous arrêtant de temps en temps. La lumière du soir étend de grandes ombres sur la côte au vent. Samia semble heureuse. Demain, sans doute, la nouvelle hélice sera livrée. Ce soir, pendant qu'elle préparera le dîner, je démonterai l’ancienne, avec l’arrache-moyeu emprunté à l’atelier. Avancer le travail, c’est avancer le jour du départ. Quand nous quitterons enfin ce chantier inconfortable, nous profiterons de la vie ensemble. Tant de bonheur en perspective !

J’ai aménagé un établi improvisé près du bateau. Je me sens euphorique, plein d’ardeur. Mon voisin, surpris de me voir travailler si tard, vient me voir. Roland a la trentaine. Il a grandi dans la rue, à Grenoble, en passant par la case prison. Il a découvert la mer et la navigation grâce à un programme de réinsertion. Puis il s’est à son tour occupé des gamins difficiles, comme travailleur social. Sa méthode était selon lui simple et efficace : « Je tapais, et après on discutait. ».

La première fois que j’ai croisé Roland, quatre ans auparavant, il vivait avec son fils de douze ans, qui l’idolâtrait. Je l’ai revu deux ans plus tard, mais sans le petit garçon. Celui-ci avait dû retourner en France auprès de sa mère, à la suite d’une décision de justice. Pourquoi lui avait-il été confié, dans ces conditions ?

- Il ne m’a pas été confié, a rectifié Roland. C’est que sa mère n’en voulait pas. Quand on s’est séparé elle a rencontré un type, elle préférait être tranquille avec lui. Après le type l’a quittée… enfin, je ne sais pas, c’est peut-être elle. Enfin, à ce moment-là elle a voulu récupérer le gosse. Elle a promis que je pourrais le voir aussi souvent que je voulais. Mais il faut que je lui paie le voyage, et j’ai pas les moyens. En plus, je ne sais pas où ils sont.

Roland était donc seul, depuis, et ce père évacué rêvait d’appliquer sa méthode simple et efficace sur son ex-épouse.

- T’as raison, il est temps que tu la changes, fait Roland en donnant une pichenette sur le métal. T’allais bientôt perdre une pale.

- Merde, j’ai oublié de prendre une clé.

J’appelle Samia :

- Dis, mon cœur, tu peux me passer la clé à molette, la grosse, celle qui est dans la boîte à outils sous la table à cartes ?

- La quoi ?

- La grosse clé à molette.

- Ça ressemble à quoi ?

Je bouffonne, stupide élan de solidarité masculine.

- Mon dieu, ça ne sait même pas ce que c’est qu’une clé à molette !

Je comprends aussitôt mon erreur, mais c’est trop tard. Ma bonne humeur m’a piégé. Quand le terrain est miné, on regarde où on met les pieds. Même sans auditoire, Samia se vexerait pour moins que ça. Mais il y a, pour centupler la faute, un témoin de cette gausserie idiote. Quelques secondes, lourdes d’orage, passent. Puis :

- Viens te la chercher, ta clé machinchouette, je suis occupée. Le dîner est prêt, mais je n’ai pas faim. Je vais aller boire un coup.

J’échange avec Roland un regard navré. Samia descend l’échelle posée contre la coque et s’éloigne vers le « Bar d’Elle », contournant les autres bateaux sur cales.

L’hélice démontée, je vais la rejoindre. Elle est assise au bar. Je commande aussi un rhum-coke. Que dire ?

- Écoute… euh… Je suis désolé.

Éteignant sa cigarette, elle me coupe :

- Tu n’as pas à être désolé. Je suis conne, je n’y connais rien, t’as raison. Mais ce que je ne supporte pas c’est que tu ne rates jamais une occasion de m’humilier.

- Je te jure que non, c’est venu comme ça, une plaisanterie, comme… comme on en fait à quelqu’un qu’on aime.

- Et devant cette espèce de clochard, qui prétend être ton copain pour te soutirer quelque chose, je ne sais pas quoi. En plus, il me regarde d’une drôle de façon chaque fois qu’on se croise.

- Je t’assure, je n’ai pas eu l’intention de te vexer. C’était juste une phrase en l’air, pour rigoler. Il n’y a pas de honte à ne pas savoir ce qu’est une clé à molette…

- Tu te fous de moi, tu te fous de moi sans arrêt je le sais, je suis pas idiote. Tu crois qu’il y a de quoi être fier, parce que tu sais deux ou trois choses, depuis toutes les années que tu navigues ? Et puis je vais te dire, il n’y a pas de quoi se vanter, la façon dont tu t’es embourbé l’autre jour, je me demande si on peut te faire confiance comme capitaine !

Elle a presque crié. Au bar, une tête se tourne vers nous.

- Et tu penses que, du haut de ton expérience, tu peux en juger ? Écoute, Samia, je suis lassé par tes attaques, tu commences à m’emmerder avec tes manières. Si tu n’es pas contente…

- Si je suis pas contente je n’ai qu’à me barrer, c’est ça ? Eh bien justement je vais te dire, moi aussi j’en ai marre. Tu vas me payer mon billet pour retourner en Martinique. Tu vas me payer mon billet d’avion, comme tu me l’as promis si ça ne marchait pas entre nous.

- Bon, tu veux vraiment qu’on mette un terme à notre histoire ? C’est ça que tu veux ? Tu restes une semaine, et ça me coûte un billet d’avion ? Juste pour une dispute ?

- Je t’ai suivi jusqu’ici, j’ai travaillé sur ton bateau, et maintenant tu te défiles ? On avait des conditions tu te rappelles ? Je vois bien que tu es un menteur, un sale menteur !

Autour d’eux, les conversations s’arrêtent. Il y a un ricanement. Un jeune ouvrier, coiffé à l’afro, me jette un regard dénué d’aménité. Honteux, je paie les consommations et je me lève. Vers trois heures du matin, je ne dors toujours pas. Pourquoi ai-je fait cette réflexion, et en plus devant Roland ? Je m’en rends compte : ce n’était pas une raillerie banale. J’en ai suffisamment pâti, de ces gourdes outrecuidantes.

Je l’entends ronfler, dans le carré où elle a décidé de passer la nuit. Elle fait partie de ces gens qui se montrent insupportables, pour s’étonner ensuite, avec des airs de victime, qu’on ne puisse plus les supporter. Elle veut partir ? Je ne demande que ça !

Cette fille, qui aurait pu être une compagne idéale pour naviguer ! Encore une fois perdre le Nord… Comme ça aurait pu être bien, quand même !

Il faut fortifier en moi l’idée d’une séparation. Surtout qu’elle est bien capable de changer d’avis. Je vais en silence jusqu’à la table à cartes, passant à côté de la banquette où elle est allongée, nue, un bras replié sur sa tête, l’autre posé sur son ventre, comme pour se protéger. Je m’oblige à ne lui jeter qu’un bref coup d’œil. À la lumière de ma lampe de tête, j’écris fébrilement dans mon journal quelques mots qui expriment, avec la hargne subite d’un amoureux détrompé, un furieux dégoût et une fierté en révolte. Voilà une fille qui n’a rien que ses charmes, très relatifs en vérité, à qui j’offre de tout partager, et qui ne m’en sait apparemment aucun gré ! Qu’est-ce qu’elle croit ? Que j’ai l’habitude de mendier les faveurs des sottes ? Une poissarde bornée et violente, qui m’entraînera à coup sûr dans une spirale de bêtise et de violence, voilà ce qu’elle est. Je croirai toujours l’apprivoiser, mais toute gentillesse ne sera pour elle que faiblesse.

Je m’endors un instant tandis que la pâleur du jour naissant commence à se discerner par les capots de la cabine. Je me réveille aux premiers rayons de soleil. Les chiens du chantier aboient quand je passe la grille. Il y a une agence de voyage juste à côté. Quand je reviens, Samia fait chauffer l’eau dans la bouilloire.

- Tiens, voilà ton billet pour la Martinique. Ton avion part à onze heures vingt. Ne perds pas de temps pour préparer tes affaires.

Je pose le billet sur la table à cartes. D’évidence, elle ne s’y attendait pas. Est-ce qu’elle a oublié la scène de la veille ? Pas de passé, pas d’avenir, seulement le présent. En revenant des toilettes puantes, je la retrouve dans le cockpit, devant sa tasse de café.

- Je ne peux pas partir sans un sou. Je ne peux pas arriver en Martinique comme ça, sans même l’argent du taxico.

Samia la battante, un moment ébranlée, est redevenue elle-même.

- Il ne te reste rien, vraiment rien ? Cinquante euros, je pense que ça te suffira.

- Ce n’est pas beaucoup.

- Je n’ai pas beaucoup, avec ça tu peux facilement rentrer chez toi. Ensuite, je suppose que tu te débrouilleras, c'est pas mon problème.

- Je n’ai pas de sac assez grand pour mettre mes affaires.

- Prends le mien, et qu’on en finisse. Ton avion part de Grand Case dans trois heures. Tu as juste le temps de te préparer et d’y aller avec le taxico.

- Tu ne m’accompagnes pas à l’aéroport ?

Elle a ce sourire naïvement enjôleur, ce sourire automatique, que je commence à comprendre.

- Non, j’ai du travail. Je vais t’expliquer comment y aller.

Elle part, le sac sur l’épaule. Elle semble tellement perdue, alors qu’elle sort du chantier, avec les chiens qui aboient sur ses talons, que je me remets vite à penser au programme de la journée.

Deuxième divorce.

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