"La femme, considérée comme produit"...

Publié le par René-Pierre Samary

Extrait de Bye Bye Blackbird, aux éditions Edilivre

http://www.edilivre.com/librairie.html

Samia, c’est un physique inhabituel, que beaucoup d’hommes classeraient assez bas dans leur échelle esthétique. Elle a un corps musclé et mince, des jambes de coureuse de fond, un dos athlétique, un peu voûté, des épaules et des bras impressionnants chez une femme. J’ai découvert le tatouage qu’elle porte sur l’omoplate gauche ; un symbole de la liberté dit-elle. La peau soyeuse est couleur d’ambre brun. Elle a un visage d’oiseau de proie, un nez mince à l’arête fortement recourbée, comme cassée, des yeux couleur de nuit enfoncés dans les orbites. Les pommettes prononcées et les maxillaires saillants répondent au front têtu, sous des cheveux très noirs et très courts. Une bouche superbe, dont je ne vais pas me lasser. À ma souvenance, cela fait quelque dix ans que je n’ai pas embrassé une femme sur les lèvres. Elle m’a dit qu’elle est homosexuelle, en principe. Elle est soigneusement rasée, sexe et aisselles, cela en revanche me déplaît. J’ai toujours été prodigieusement agacé par l’engouement pour l’épilation. Cela me semble un goût douteux que d’apprécier à l’excès la netteté, le clean, le lisse, les déodorants qui tuent les phéromones : il y a là-dedans une crainte du sexe féminin, humide et ombreux comme un sous-bois. Au fond, les contempteurs du poil superflu refusent la femme véritable dans sa réalité femelle, un être qui mouille et qui coule périodiquement. L’amour, c’est moite, cela transpire, c’est la nature à plein jus ; l’acceptation de notre vérité animale. Le glabre, c’est l’expression d’un sexe asexué, d’un puritanisme hérité de cultures où sévit encore l'impureté ontologique de la femme.

Elle, rêveuse :

- C’est chouette, hein, de se rencontrer comme ça ! On dirait que le destin nous a poussés l’un vers l’autre, ce matin-là…

- Qu’est-ce que tu as pensé de moi, au premier abord ?

- Je ne sais pas. C’était tellement brusque. Je t’ai à peine vu quand tu montais les marches. Et puis d’un seul coup tu étais là.

- Tu sais, ça ne m’arrive jamais d’engager une conversation avec une fille, comme ça… Ce jour-là, je me sentais bien, optimiste. Je t’ai vue et je t’ai parlé, comme j’aurais pu le faire avec n’importe qui. C’est seulement après les premiers mots que je t’ai vraiment regardée. Si on s’était trouvé dans un endroit où j’aurais eu le temps de bien te voir, je ne t’aurais pas abordée…

Honnêtement, je n’en sais rien. Mais c’est probable. Des coups d’audace comme celui-ci, cela ne m’arrive pratiquement jamais. Je ne manque pas de me donner de bonnes raisons, pas forcément artificielles. Labeur ennuyeux que la séduction, avec des règles du jeu imbéciles. Pour se décider à monter sur scène, faire son numéro, dire les fadaises qui ouvrent l’espoir relatif d’une intimité probablement décevante, se mettre aux pieds d’une nigaude, il faut une foi profonde, qui décline avec le temps.

Considérée comme produit, la femme déçoit, et de plus en plus alors qu’on avance en âge. On se lasse des pétasses, on est saoulé par les givrées, les allumées. Bavardages insensés. Packaging vulgaire, emballage trompeur, contenu inexistant ; on se fait à l’idée de ne plus visiter la grande surface du sexe.

Les grincheux et grincheuses ne manqueront pas de me dire que la femme est une personne, pas un objet. D’accord. Faudrait-il qu’elles-mêmes ne se voient pas comme tel.

Et moi, je suis quoi ? dans la moyenne. De ceux qu’on ne remarque pas ; de ceux que le garçon, au restaurant, néglige ; de ceux que traverse le regard des femmes. Avec des « avantages produits » peu perceptibles, et en plus un mode de vie qui restreint ma zone de chalandise. En langage marketing, c’est tout dire : il y a des promos bien plus alléchantes.

Samia, en tout cas, n’a pas l’air d’un produit de consommation courante.

- C’est que je ne te plais pas vraiment, alors !

- Non, c’est le contraire…

Depuis trois jours, on ne s’est pas quitté. Il n’a pas de travaux urgents à effectuer avant de partir vers le nord des Antilles. Nous passons pas mal de temps dans la cabine de « Marjolaine ». Elle veut savoir :

- Donc je te plais, c’est bien ça ?

- Tu n’as pas le style mannequin, tu n’as pas un genre ordinaire. Ça tombe bien, parce que ce genre-là ça ne m’excite pas du tout.

- Tu veux dire que je ne suis pas jolie ?

- Tu es mieux que jolie. Plus belle que ça.

- Toi aussi, tu m’as tout de suite séduite. Sinon, je n’aurais pas été au rendez-vous. Et puis on ne se serait pas retrouvé dans ta cabine, le premier jour… Ça fait des années que je n’ai pas couché avec un homme. Je ne compte même plus…

- Tu as une amie ?

- Oui… enfin, non. J’ai décidé de la quitter. On verra.

- Inch Allah !

- Ah ! tu plaisantes avec les choses de la religion ?

- Excuse-moi, je ne voulais pas te choquer.

- Ça ne me choque pas, je ne crois pas en l’islam… Pas plus en Allah qu’en Jésus-Christ ou en Jéhovah. Cela dit j’ai été élevée dans la religion chrétienne, quand je suis venue en France, et pourtant mes parents sont musulmans.

J’enregistre sans commenter. Un autre point positif.

Moi, au bout d’un moment :

- Celui qu’on peut remercier, c’est Robert. Sans son opération de la hanche, je ne montais pas l’escalier ce matin-là pour chercher son courrier, et on ne se rencontrait pas. Ç’aurait été terrible, hein, un grand amour comme le nôtre, tué dans l’œuf, laissé dans les limbes !

- En plus, s’il n’y avait pas eu Robert, je n’aurais sans doute pas accepté de déjeuner seule avec toi. Notre amour serait resté... où ça, tu dis ?

-Les limbes, c’est une expression religieuse. Et puis tu peux aussi le remercier pour ses cadeaux !

Robert lui a offert des échantillons récupérés dans des hôtels ou des avions, mini savonnettes et pochettes contenant des serviettes en papier humidifié.

-Tu l’as dit, quels présents ! Je me suis sentie comme une reine! La Reine de Saba ! Mais je lui dois aussi ce petit cadeau-là. Petit, mais je sens qu’il va grandir…

Elle s’amuse, de sa main gauche, à me secouer la verge – son sceptre ?

-C’est sûr, si tu ne le laisses pas tranquille. Tu as encore envie ?

Rassasiée ou pas, elle a envie de me donner envie d’elle. Les femmes aiment vérifier leur pouvoir régulièrement, pour des fins dont elles-mêmes n’ont pas toujours conscience.

"La femme, considérée comme produit"...
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