Puisque vous le dites...

Publié le par René-Pierre Samary

Puisque vous le dites...

Puisque vous le dites, Madame ma correspondante : misogyne, serais-je.

Misogyne, comme raciste ou antisémite, est de ces mots visant à qualifier pour disqualifier. Des formules incapacitantes, qui prétendent clore le débat.

Qu'elles soient employées, ces formules, par des personnes pour qui débattre, c'est se battre avec des coups bas, l'on est tenté de traiter l'interlocuteur (trice) par le mépris. Mais ce n'est pas toujours le cas. Il y a souvent, derrière le qualificatif, une vision du monde, et c'est celle-ci qu'on aimerait démonter.

Je serais misogyne parce que je m'intéresserais à la féminisation de la société ; que je verrais dans le zeitgast, l'air du temps, une corrélation entre la féminisation des esprits masculins d'une part, l'accession des femmes aux instances de décision d'autre part, et le mouvement qui entraîne les sociétés occidentales vers toujours plus de renoncement et d'incohérence, de lâcheté et de mensonge.

Ce serait donc toujours la faute des femmes ! s'indigneront-elles.

On n'est pas fautif d'être ce que l'on est. Mais on est intellectuellement fautif d'évaluer le réel à travers le prisme de son sentiment d'appartenance.

Combien d'humains sont capables de « sortir d'eux-mêmes » -non pas pour être autre chose qu'eux-mêmes, mais pour penser en dehors de leur sexe, de leur race, de leur culture, de leurs croyances religieuses ? Plus la différence est grande, plus difficile est l'exercice. Et quelle différence plus grande que celle du sexe ? Le « moi, en tant que femme » revient trop souvent, comme le « moi, en tant que Juif », ou le « moi, en tant que Noir », pour ne pas informer un questionnement légitime. Quand on se pense en tant que groupe, et non plus en tant qu'individu, il y a là-dedans un archaïsme, et une pauvreté conceptuelle. Que la féminitude monte au créneau, chaque fois qu'on aborde la question du féminisme ou des rapports hommes/femmes de nos jours, est regrettable et significatif. Les femmes, système clos ?

On comprend la colère des femmes. Le temps n'est pas loin où les femmes se sentaient, dans leur ensemble, considérées comme inférieures. Leur place était à la cuisine, ou dans l'alcôve. N'importe quel crétin, du seul fait de son sexe, se voyait comme supérieur. N'importe quel minus habens avait le droit de vote, mais pas les femmes. N'importe quel homme avec un QI de 95 regardait de haut une femme au QI de 130, et ce n'est pas fini. Le féminisme a été la conséquence de cette colère bien naturelle, de même que l'égalité a été une réaction naturelle contre les privilèges de classe.

Mais on n'est plus dans ces temps de conquête, chacun peut l'admettre. L'égalité entre les hommes et les femmes est inscrite dans la loi. Dans les faits ? Il n'y a que les niaises pour clamer "à travail égal, salaire égal". Un non-sens, car l'un des paramètres (le travail égal) ne peut être objectivement quantifié, hormis la production à la chaîne d'écrous ou de paperasse administrative

Il semble que personne ne sache comment arrêter le mouvement d'un balancier, fort de son inertie, mais également puissant parce que les idées fabriquent des êtres, tout autant que les êtres fabriquent des idées. Les idées, comme les êtres, tendent persévérer dans leur identité.

Philosophe, moralistes, sociologues, ont noirci des milliers de lignes, souvent malveillantes, à propos d'un sujet sur lequel on a bien aimé s'étendre. On a souligné à l'envi sa superficialité, sa fausseté native, sa crédulité, son dédain de la vérité et du décrétisme. La femme serait incapable de la logique en tant qu'expression d'un amour de la vérité pure et de la cohérence intérieure, comme une sorte d'impératif intérieur. La constante de ces anathèmes, à travers les siècles et travers les cultures, est en soi matière à réflexion, même si l'on passe outre leur contenu. Cet acharnement interroge. De quoi serait-il fait ?

Les intellectuelles féministes l'attribuent à une sorte de conjuration du monde masculin visant à établir et perpétuer la domination des hommes sur les femmes. Même s'il est assez ridicule de s'imaginer la partie mâle de l'humanité décidant, par méchanceté, goût du pouvoir, haine des femmes et que sais-je encore, de théoriser l'infériorité des femmes afin de les asservir, et de tomber d'accord sur le corpus d'idées justifiant cet asservissement, il n'en est pas moins probable qu'il peut y avoir dans cette unanimité l'ombre portée d'une vieille rivalité, d'un antique combat dont les hommes seraient sortis vainqueurs, il y a quelques milliers d'années, après une période où la puissance était de l'ordre du féminin, directement ou par délégation de pouvoir. Au paléolithique, le masculin dominait, très certainement. Passage de pouvoir au néolithique, puis retour à l'autorité du masculin avec le début de l'ère des techniques, il y a quelque trois mille ans. De ces changements, qui s'étendent sur des millénaires, témoignent les mythes, les croyances fondatrices, les représentations cosmologiques, les déesses et les dieux que se font les hommes.

Les civilisations post-industrielles, aujourd'hui ? Dans les têtes, c'en est fini du temps des hauts-fourneaux, des laminoirs et des marteaux-pilon, c'est l'ère du soft, du tertiaire, de la sécurité, de la santé, de la paix et du bien-être. Celui aussi du narcissisme, du corps, de l'émotion : le grand retour du féminin, comme force motrice des valeurs à la hausse, chaude émotion contre froide raison. Un nouvel art de vivre, dans une cité radieuse où auraient disparu les signes du masculin : individualisme, vitesse, compétition, activité industrieuse… Oui, vous l'avez reconnue, cette cité-mère, pourvoyeuse de pains et de jeux, cité du soleil, de la plage pour tous et du patin à roulettes, l’autorité tout entière sous le signe du féminin, quel que soit le sexe du dépositaire.

La féminisation des esprits suppose que les valeurs dites féminines soient exaltées, les valeurs dites masculines soient dépréciées. Comme toute croyance, le féminisme a créé ses « grands récits » fondateurs, dans le sens ethnologique. C'est celui de l'éternelle domination de l'homme sur la femme, et par conséquent la légitimité d'une juste revanche. Même si la crainte du qu'en dira-t-on nous déconseille de pratiquer la vivisection sur des idoles, il faut interroger cette vision des rapports hommes/femmes, si bien ancrée dans les esprits. La femme est-elle, a-t-elle été de tous temps, la victime d'une oppression masculine ? N'a-t-elle pas été, aussi, celle qui sait se faire entretenir, « comme frelons en ruche », disait Nietzsche (qui avait sans doute fréquenté plus d'apiculteurs que de proxénètes). « Les gouvernements sont menés par les hommes que nous menons », fait dire à Josepha le Balzac (un autre misogyne) de « La Cousine Bette ». On pourrait multiplier les exemples historiques, de ces femmes puissantes dont l'influence, avant même la féminisation actuelle, a pesé lourd dans la balance. Bien sûr les effets de balancier ont accentué, parfois, le pouvoir masculin. Mais affirmer l'éternelle sujétion des femmes est une doxa utile, rien de plus.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Les femmes ont conquis, non seulement des droits égaux, ce qui est normal, mais aussi des droits exorbitants, d'abord dans le domaine des droits de la famille, abus courageusement décrits par Evelyne Sullerot, ensuite dans le domaine politique, avec la parité.

Plus intéressant que ces constats, bien connus mais rarement dénoncés, est le mode par lequel le fight back féminin a opéré : celui de la victimisation, de même que les peuples autrefois colonisés, auxquels se sont si souvent comparées les théoriciennes du féminisme. Le statut de dominant, de fort, est aujourd'hui discrédité. Le statut de victime seul est payant. Cet étrange état d'esprit, qui paraîtrait indigne à toute personne ayant un soupçon de fierté, est en relation directe avec une religion de la (fausse) pitié, si plaisante aux femmes malgré toute la violence dont elles sont capables. Ensuite, tout se tient : et si le statut de victime ouvre des droits sur les prétendus forts, il faut l'exploiter sans mesure, et fabriquer un passé, un présent, qui authentifie ce statut avantageux.

Le post-féminisme ne serait plus combatif, et le serait, ici ou là, moins qu'ailleurs. Le dénoncer serait un combat d'arrière-garde, celui de vieux croûtons un peu machistes, qui auraient peur, comme disait mon interlocutrice, de la concurrence des femmes sur le marché du travail. Cela peut être le cas, ce n'est pas le mien. S'il faut en venir à mon propre sentiment à ce sujet, être commandé par une femme m'indiffère. Si le skipper s'appelle Florence Arthaud, paix à son âme, j'obéirai comme un petit soldat. Seule la compétence doit dire le commandement. Ce qui peut inquiéter, c'est que la concurrence s'exerce de façon peu loyale, avec d'autres atouts que le savoir-faire. Faut-il des noms ?

Comment sortir d'une situation où les rapports hommes/femmes sont désormais vécus sur un mode agonistique, comme j'essaie de l'illustrer dans mes petits récits ?

On n'en voit guère l'issue, qu'on soit pessimiste ou optimiste. Chacune et chacun, naturellement fera l'éloge de la différence enrichissante, et d'unions où l'addition de deux unités produit un total supérieur à la somme arithmétique, pas seulement en raison de la production d'un enfant. La « guerre des sexes » serait une idée obsolète, quasi-grotesque. Le féminisme adouci et abouti serait l'épiphanie de lendemains qui chantent.

Pessimiste, même en admettant que la belligérance ouverte a fait son temps, à l'exception de quelques négligeables cas d'espèce, on observera que l'affrontement, fût-il justifié, a produit un esprit de méfiance, en place de l'esprit de confiance moteur de l'ajustement de l'altérité comme de celui de l'économie. Pensées et surtout arrière-pensées irriguent les esprits, et ne demandent qu'à voir le jour au moindre obstacle. Les couples implosent sur un simple grief, et les vieilles rancœurs du féminisme sont alors à l'appel, sous les armes. Qu'une femme politique échoue, et sont aussitôt convoquées les machinations masculines, plutôt que ses propres insuffisances mâtinées d'arrogance.

Optimiste, on pourrait espérer qu'hommes et femmes, d'eux-mêmes, trouvent finalement un terrain d'entente, comme ils l'ont généralement fait dans le passé, en tâtonnant avec plus ou moins de bonheur ; car la nature tend d'elle-même à un équilibre, malgré les effets de balancier, qui à terme s'amortissent. Mais cela supposerait que l’État touche-à-tout cesse de s'occuper de la vie privée des citoyens, exaspérant les tensions en édifiant des normes, en armant les citoyens de droits particuliers qui exacerbent les rivalités. C'est utopique.

Il y a beaucoup de femmes qui déplorent les excès du féminisme, les droits indus acquis par la population XX. Pour autant, les verrait-on les remettre en question ? Un sentiment de solidarité, alimenté par l'adhésion au « grand récit » de la femme-victime, les en dissuade. La révolution féminine est un tout. Rares sont celles qui ont protesté contre la parité, cette insulte faite aux femmes.

Verra-ton les hommes se révolter contre les abus de la féminitude ? On peut en douter. La mère, la femme, l'épouse, si elles n'ont plus rien de sacré, gardent quelque caractère d'un tabou, à la fois craint, respecté et convoité.

On imagine plus facilement, et bien malheureusement, qu'une société féminisée ne pèse pas lourd face à des conquérants brutaux, dont la triste virilité consiste à voir dans les femmes guère plus que des bêtes de somme et des objets de plaisir. Voilà où nous aurait mené une pensée où l'apitoiement, la faiblesse, l'affect, tiennent lieu d'éthique.

Les femmes, la moitié de l'humanité, la moitié de notre humanité, sont-elles devenues nos ennemies intimes, à nous les hommes ? Sont-elles vues par nous comme rébellion systématique et concurrence faussée, plutôt qu'inspiratrices et courage partagé ? Je le crois, même si notre faiblesse, clairement identifiable, nous interdit de le dire haut et fort.

La volonté d'une féminisation des hommes, après une féminisation des modes d'appréciation du réel, est de la part de femmes œuvrant dans ce sens, indubitable. Le combat continue, et porte ses fruits empoisonnés. J'en tire comme conclusion partielle, et j'espère non partiale, la démission progressive des protecteurs et des reproducteurs. En serait signe la lugubre banqueroute du sexe, malgré les injonctions revigorantes lues dans les magazines féminins : cultivez vos fantasmes !

Si l'on admet avec Julius Evola que « la pandémie du sexe est l'un des signes du caractère régressif de l'époque actuelle, pandémie dont la contrepartie naturelle est la gynocratie, la prédominance tacite de tout ce qui, directement ou indirectement, est conditionné par l'élément féminin », cela augure mal du futur, et l'on conclurait, abusivement il se peut, que si ce pays est foutu, la féminisation des esprits n'y est pas pour rien.

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