Esope était-il un Noir ?

Publié le par René-Pierre Samary

Quelques pages de plus, prises au hasard dans Bye Bye Blackbird... Après un petit drame, le temps est de nouveau au beau fixe, mais... Esope était-il un africain ?

Le lendemain matin, je la regarde dormir pendant un moment, puis décide de me lever. L’avitaillement, ce sera pour plus tard. Je nettoie la gatte sous le moteur, fais la vidange du Perkins, de l’inverseur, et remplace le filtre à huile avant d’attendre le réveil de Samia en compagnie des trois mousquetaires. Vers seize heures, nous prenons l’annexe pour aller à Marigot. Nous achetons d’abord une cafetière, pour remplacer la casserole et le porte-filtre ébréché. Puis elle m’amène dans la boutique de la marina Port-Royal où sont exposées les claquettes convoitées.

Le chantier m’a fait une petite remise. Il me reste un peu plus de trois cents euros, de quoi tenir jusqu’au prochain virement. Quand Samia me rejoint à la terrasse, elle arbore un beau sourire, son emplette à la main. Elle me pose un baiser sur les lèvres, et me fait l’article.

- Tu as vu la qualité du cuir et de la façon. Elles sont vraiment belles. Merci encore, mon amour.

L’empeigne est décorée de petites billes multicolores, sans doute précieuses étant donné le prix. Je commande une seconde bière, et un rhum-coke pour Samia.

Notre promenade nous fait passer devant le club de tennis. Derrière le grillage, je regarde les joueurs.

- Tu as déjà joué ?

- Non, mais j’aimerais bien.

Elle aurait certainement fait une bonne partenaire, avec son physique. Mais l’équipement, l’inscription, tout cela n’est pas dans mes moyens. Il faut vivre à deux sur un budget serré, malgré la soudaine et miraculeuse embellie financière dont j’ai bénéficié l’année précédente.

- Je suis fatiguée. On rentre ?

- D’accord. On va juste acheter de quoi manger pour ce soir.

- Je te fais des briks si tu veux. Je les réussis très bien.

Pourquoi n’est-elle pas toujours comme ça ?

L’alizé a repris ses droits avec l’impétuosité d’un souverain momentanément chassé de son trône par le northern, et soucieux de montrer qui est le chef. Dans le lagon, un court clapot fait danser l’annexe. Je voudrais bien que la corvée des approvisionnements appartienne au passé. Il n’est pas question de reprocher à Samia sa longue matinée au lit, bien sûr, après le petit drame de la veille. Mais je sais qu’en mer, il ne faut jamais procrastiner. À y songer, rien n’est plus déroutant, pour un terrien, que cette impression de ne jamais être totalement maître de ses décisions. C’était toujours la nature et le bateau qui commandent. On peut refuser de leur obéir, certes, mais il ne faut pas se plaindre des conséquences.

Je me promets de rester de bonne humeur. Je me jure de multiplier les mots tendres. À la force brutale du primitif, opposer la force tranquille du civilisé.

Pour l’heure, arrivé au bateau, j’aspire à retrouver la tranquillité et les mousquetaires. Installé dans le cockpit, je savoure l’instant présent. D’Artagnan est aux prises avec les assassins envoyés par Milady. Samia est en bas, à la cuisine.

- Merde, c’est pas possible ce gaz !

- J’arrive ma chérie. C’est vrai, il n’est pas facile à allumer.

La gazinière a l’âge du bateau : vingt-deux ans.

- Il faudrait vraiment que tu la changes !

- Je sais mon cœur. J’y pense.

J’allume le brûleur et retourne à mon livre. Une heure plus tard, c’est un de ces moments où nul n’échangerait la vie nautique pour aucune autre. Les briks ont été savoureux. L’alizé, en mollissant, est devenu caresse. Les étoiles s’allument. Samia actionne son briquet, et l’odeur âcre de la marihuana se répand, avant d’être emportée au loin.

- Qu’est-ce que tu lis ? fait-elle.

- Dumas. Les Trois Mousquetaires.

- C’est bien ?

- Ça se lit. C’est plein d’aventures. Ça se passe au temps de Louis XIII… Tu savais qu’Alexandre Dumas était métis ? Enfin, très exactement, quarteron…

- Quarteron ?

- Sa grand-mère était une Noire, une Noire de Saint-Domingue.

- Je ne savais pas. C’est drôle, personne ne dit quand quelqu’un de célèbre est un Noir.

- Il n’est pas le seul. Il y a aussi un grand poète russe. Justement, Dumas en parle dans un récit de voyage. Comment s’appelle-t-il, déjà ? Euh…

- J’ai lu un livre où il y a plein de savants, d’artistes, de poètes, d’écrivains, qui sont Africains, et personne ne le dit. Il y a aussi cet auteur de fables, celui qu’on a forcé de se tuer, Ésope… C’était un esclave noir. J’ai beaucoup d’admiration pour lui.

- Ésope ? Qu’on a forcé de se tuer ? Tu ne confondrais pas avec celui qu’on a forcé à avaler la ciguë ? Socrate ?

- Non, je ne confonds pas. J’ai lu tout un livre sur lui. Il était le conseiller des rois, mais aussi un esclave, tellement moche que personne ne voulait de lui, même comme esclave.

- Là, tu as raison, ma chérie. Ésope était un esclave, noir je ne sais pas, qui enseignait par le rire.

- Et même qu’il avait une philosophie, tellement juste et réaliste qu’il a fini par se faire aimer des grands… À moins qu’il y ait plusieurs Ésope…

- Non, je ne crois pas.

- Celui dont je te parle a carrément inspiré La Fontaine dans tous ses poèmes.

- Exact, mon chou. Mais quand on parle du philosophe à qui on a ordonné de se donner la mort, c’est bien de Socrate.

- Moi j’ai lu qu’il avait été lynché par des villageois, on l’a obligé à sauter d’une falaise, pour un vol qu’il n’avait pas commis. À la suite de son lynchage, le village a été maudit.

- C’est possible, mon cœur. On ne sait rien de la vie d’Ésope. Mais quand on parle d’un philosophe célèbre pour avoir été conseiller des puissants, et condamné à se donner la mort, c’est de Socrate qu’on parle, crois-moi.

- Mais Socrate n’était pas un esclave !

- Non, je ne dis pas qu’il était un esclave.

- Enfin, pourquoi tu ne me crois pas c’est incroyable ta mentalité ! Tu doutes toujours de ce que je dis. En plus je t’ai dit que j’ai lu sa vie ! Enfin…

Je bois une gorgée de son rhum-coke, imité par Samia. Pourquoi avoir lancé cette discussion sur les origines d’Alexandre Dumas !

- Écoute, ce n’est pas grave. Je lirai ton bouquin sur Ésope, ça m’intéresse beaucoup. Là, ça devient un peu fatiguant.

- Mais c’est toi qui me fatigues ! On ne peut jamais avoir une conversation normale avec toi.

- Mais si on peut. Il suffit de ne pas se fâcher.

- Je ne suis pas fâchée mon chou. Je te disais seulement les quelques connaissances que j'ai à propos d’Ésope.

- Alors pourquoi tu te vexes, en disant qu’on ne peut pas avoir une conversation normale ?

- Je ne suis pas vexée. Bon ce n’est pas important, si je retrouve le bouquin je te l’achèterai.

- Si tu veux.

Au fond, je m'irrite intérieurement de cette affirmation invérifiable, qu’Ésope était un Noir. On allait jusqu’à affirmer, chez les militants de Black Athena, que Beethoven avait des origines africaines. À cause du sens du rythme, ou du nez aplati ? Je m’agace d’autant plus que je me suis laissé entraîner à monter le ton, alors que le souvenir de la soirée d’hier est encore tout frais.

- Ce que je vois c’est que tous les livres que je lis n’ont aucune valeur, mais ce n’est pas grave, constate Samia. On a passé une bonne journée, on ne va pas se fâcher le soir.

Apaisé, je lui prends la main, et dépose des baisers sur sa paume. Elle me tend son joint, sachant que je refuserai. J’ai tort, dit-elle. Ça me rendrait moins nerveux.

Le vent a soufflé toute la journée, les batteries sont chargées à bloc. Je m’octroie une douche complète, shampooing compris. Elle pourra faire de même. La soirée s’annonce merveilleuse, malgré Ésope et sa mystérieuse destinée.

Après le dîner, elle essaie sa nouvelle robe. Elle s’isole dans le cabinet de toilettes, puis elle apparaît à l’entrée de la coursive, bras levés, bien droite, jambes un peu écartées, telle une gymnaste avant de commencer sa prestation. Le haut du vêtement est un peu étroit pour son torse athlétique et écrase sa poitrine. Je vais vers elle, lui mord les lèvres, et la pousse dans la cabine. Nous faisons l’amour avec douceur, sans parler, les yeux dans les yeux. Les mains crispées sur mes reins, elle me maintient de toutes ses forces, en suppliant « donne-moi ! donne-moi ! ». Je retombe sur elle et me laisse aller. Quelques millions de gamètes mâles partent frénétiquement à la recherche de celui du sexe opposé.

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