L'art de la guerre

Publié le par René-Pierre Samary

Résumé

Après un second divorce, le pardon a été facilement accordé. Samia, le retour...

Je ne suis pas allé la chercher à l’aéroport. Par principe, les retrouvailles devaient avoir lieu à l’endroit d’où elle était partie. Les choses reprendraient alors leur cours normal. L’absence de Samia n’aurait été qu’un accident de parcours.

Quand elle arrive au chantier, nous restons une seconde à nous regarder sans dire un mot, puis elle laisse tomber son sac. Nous nous embrassons comme le feraient deux rescapés d’une mauvaise aventure, deux amants involontairement séparés par un sort funeste.

Le premier soir, je ressens une telle tendresse que je voudrais y sacrifier mon désir. Impossible, évidemment. Nous faisons l’amour de nouveau le lendemain matin. De nouveau, je me laisse aller en elle.

J’ai lu que les chances de conception, chez une femme de quarante ans, ne sont que de six pour cent par cycle. De mon côté, la production de spermatozoïdes est forcément peu abondante, vu mon âge. Je me rassure ainsi, après coup !

Je sais qu’en matière de procréation, un homme a désormais tous les devoirs, mais aucun droit : pas plus le droit d’avoir un bébé contre le souhait de son épouse, que celui de ne pas en avoir quand la femme décide d’en avoir un. Qu’il soit encore dans le ventre de sa mère, et qu’elle décide de le supprimer ; qu’il ne soit pas désiré, et qu’elle veuille le garder ; qu’il ait vu le jour, et qu’elle décide de le séparer de son père : les femmes détiennent tout le pouvoir sur un être que génétiquement n’est de leur descendance que par moitié.

Je n’ignore pas qu’en me fiant à des probabilités, aussi favorables soient-elles, je me mets éventuellement à la merci de Samia.

Pourtant, je fais comme si je n’en savais rien, moi qui toute ma vie a su « faire attention » ; comme si cette bouche étroite et charnue, en forme de cœur, cette peau couleur caramel, ces yeux étirés vers les tempes, avaient la force de me priver de toute volonté.

Elle :

- Jamais je n’ai joui autant, je peux te le jurer. Je ne sais pas comment ça se fait. Pourtant, j’ai connu des partenaires avec qui c’était super. Mais avec toi on dirait… on dirait que je suis quelqu’un d’autre. Et c’est toujours de mieux en mieux. Que tu restes comme ça tout ce temps à bander, c’est incroyable !

L’âge y est peut-être pour quelque chose. Une libido déclinante facilite grandement l’aptitude à « se retenir », mais je ne m’en vante pas.

- Pour moi aussi, c’est de mieux en mieux. Si je bande si bien, c’est parce que tu me plais comme personne ne m’a plu dans ma vie… ou presque personne. Il n’y a eu qu’une seule fille, il y a très longtemps, qui m’ait autant attiré.

Celle à qui je fais allusion a été, en même temps qu’un grand amour, une grande déconvenue, qui s’est soldée par une paire de gifles.

Cinq jours plus tard.

De la précision, de l’exactitude, des détails ! Sinon, comment le lecteur croira-t-il à cette histoire ?

Les travaux ont été menés à bien. « Marjolaine » a retrouvé l’élément liquide. Mais un puissant front froid, un northern, fréquent à cette époque dans le nord des Antilles, a levé une grosse mer dans le mouillage de Marigot, obligeant les bateaux à se réfugier dans le lagon, où « Marjolaine » est à l’ancre depuis la fin des travaux. Pour être au calme, j’ai choisi de m’installer loin de la ville. Les trajets en annexe sont longs, pénibles et arrosés d’embruns. La contrepartie est une ambiance presque irréelle, près d’un îlot tout droit sorti d’un roman d’aventures. Un sybarite l’a habité quelque temps, avec ses six chiens. Il est parti, et Gros-Îlet était presque toujours désert.

Je suis étendu sur le dos, mon bras droit allongé, la tête de mon amante au creux de mon épaule. Au bout d’un moment, elle parle :

- J’aimerais quitter Saint-Martin, je ne me sens pas bien ici, je ne sais pas pourquoi. Je n’aime pas les gens qu’on fréquente, toute cette bande de poivrots et d’épaves, comme ta copine, cette fille qui dit qu’elle est Rwandaise…

- Ce n’est pas spécialement ma copine, tu sais. Pour ce qui est de partir, ce sera aussitôt que possible. Tu as vu le temps qu’il fait.

- Je sais, la mer est impossible, dehors. N’empêche, avec toi c’est toujours la même chose, on ne fait jamais rien. D’ailleurs, je sais bien que pour toi, je suis une quantité négligeable.

Appuyée sur son coude, elle regarde dans le vide, son visage au profil aigu tourné vers un équipet où s’alignent des bouquins. Ses seins un peu affaissés, plus clairs que le reste de son corps, semblent appartenir à une personne différente, qui n’aurait pas ces bras forts, ces épaules dures, ces muscles pectoraux sur lesquels ils paraissent greffés. Je m’efforce de plaisanter.

- Toi, une quantité négligeable ! Alors que je t’aime comme… comme je viens de te le montrer !

- Oh, ça, pour ce qui est de baiser, tu prends ton pied, c’est vrai. Mais tu le prendrais aussi bien avec cette fille. Je suis sûre que tu l’as sautée, pendant que j’étais en Martinique. Il y a des signes qui ne trompent pas. La façon dont elle te regarde…

- Elle me regarde comme quelqu’un qui est surpris, peut-être, de nous voir ensemble, de nouveau.

- Tu vois, tu ne réponds pas à ma question.

- Ta question ?

- Tu fais l’idiot. Tu sais bien laquelle. Ne me prends pas pour une conne.

- Tu veux dire ton affirmation, selon laquelle j’aurais sauté Tatiana… Mais c’est fou ! Tu l’as vue ! Tu connais mes goûts ? Tu m’imagines en train de faire l’amour avec cette fille, qui fait au moins quatre-vingt-dix kilos, et qui a une figure plate comme la lune ?

Elle retombe sur le dos et fixe le plafond de la cabine.

- Je te crois capable de tout, comme tous les hommes. Et puis j’en ai marre de cette dispute. Je voudrais dormir.

- Je t’aime, Samia, dors bien.

Elle émet un grognement et répond à une pression de sa main. Rasséréné, je cherche le sommeil, qui ne vient pas. Je m’efforce de décrypter la scène. Il y a eu trois étapes. La fusion physique, une attaque verbale, une conclusion en forme de cessez-le-feu. La seconde phase est une réponse à la première, même si le lien entre les deux semble absurde. Samia s’est abandonnée en faisant l’amour. Il lui a fallu reprendre l’ascendant. L’accusation de coucher avec Tatiana est stupide, un simple prétexte, mais cela importe peu. La troisième phase correspond à la satisfaction d’avoir gagné. Mon « je t’aime, dors bien » peut être considéré comme une capitulation. Elle a accusé réception en répondant à mon geste de tendresse. Ce geste est à la fois une autocélébration de sa magnanimité, et une garantie contre le risque d’aller trop loin. Son esprit conjugue pugnacité et prudence. N’est-ce pas le principe même de l’art de la guerre ?

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