Une soirée électrique

Publié le par René-Pierre Samary

Nouvel extrait de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre

Comment Samia, inscrite à un site de rencontre, provoque la colère de son amie. Comment Titus fait connaissance avec la fée électricité. Comment Christophe Colomb a fait la découverte du Nouveau Monde, et les conséquences de cette découverte.

La nuit tombe quand Samia arrive chez Marie-Belle. Titus fonce vers le jardin et s’arrête net, déconcerté par un deuxième enclos qui cercle le plant de marihuana. Il hume, pose une patte sur le grillage et bondit en arrière avec un hurlement. Tandis qu’il se réfugie sous une chaise en gémissant, Marie-Belle s’esclaffe.

- Ça t’a fait un choc, hein ? Un sacré choc hein Titus ? Tu t’attendais pas à ça !

Elle a fait l’acquisition d’une clôture électrifiée. Samia console le caniche.

- Tu es sûre que c’est pas dangereux ?

- Tout à fait sûre. Le vendeur m’a dit que même les poules ne risquaient rien, alors… Tiens, j’ai aussi loué un film pour ce soir. Toi qui aimes les bateaux, ça va te plaire. C’est la découverte de l’Amérique, avec Depardieu.

Samia regarde la pochette. Cela s’intitule « 1492 ». Il y a des photos avec des Indiens. Elle propose un verre à Marie-Belle, se verse le sien, et demande si elle peut se servir de l’ordinateur pour voir ses messages.

- Bien sûr. Pendant ce temps, je vais préparer le dîner. J’ai trouvé du tazar. Avec du riz au curry, ça te va ?

Samia ouvre sa boîte de réception. Sébastien a répondu immédiatement. Il arrivera lundi en huit et passera une semaine en Martinique. Il ne peut rester davantage à cause de son travail à Limoges. Elle se demande ce que peut être cet emploi. En tout cas, il doit bien gagner sa vie. Contrôleur aérien, peut-être ? Ou pilote ? Non, il aurait dit pilote, ou contrôleur. Ce doit être moins important. Et puis elle s’en fiche ! Elle lui donne son numéro de portable. Ne connaissant pas d’hôtel en Martinique, elle lui conseille de s’adresser à une agence ou de chercher par internet. Alors qu’elle tape ces mots, une claque formidable lui fait chavirer la tête. Marie-Belle s’est approchée et vient de lire son mail. Elle répète « salope », en essayant d’asséner une deuxième gifle.

- Ah ! C’est ça ! Ah ! C’est pour ça que tu prends mon ordi !

En essayant de se protéger, Samia a dégringolé de la chaise. Celle-ci tombe à son tour. Titus aboie. Marie-Belle hurle. Le chemisier craque, les seins ballottent, tandis que Marie-Belle essaie de retenir Samia par le col.

- Arrête ! Arrête ! Tu es folle ! Attends ! Je vais t’expliquer !

- M’expliquer ? M’expliquer quoi ? Qu’est-ce que tu vas m’expliquer, espèce de salope !

Samia est recroquevillée sur le canapé. Marie-Belle pèse de tout son poids avec son genou, lui coupant le souffle. Sa main haut levée menace d’un nouveau coup. Celui-ci ne venant pas, Samia reprend un peu d’assurance.

- Bon, j’écris à un type. Et alors ! Qu’est-ce qu’il y a de mal ? En quoi ça te regarde ?

- Ça me regarde… ça me regarde que t’es ici chez moi, t’as l’air de l’oublier.

- Je le sais très bien que je suis chez toi. Mais je peux très bien me débrouiller sans toi. C’est pas moi qui t’oblige, je crois. Et puis d’abord qu’est-ce que t’imagines ? Que ce type-là m’intéresse ? J’en ai rien à foutre figure-toi. C’est juste pour rigoler, tu verrais les mails qu’il m’envoie ! Je vais te montrer si tu veux…

Brusquement, Marie-Belle se redresse.

- Merde, le poisson !

Il est retiré juste à temps de la poêle. Samia se lève, rajuste les morceaux de son chemisier et dispose les assiettes sur la table basse, face à la télévision.

- Tu fais tout en cachette, c’est ça qui ne va pas, fait Marie-Belle. On peut jamais compter sur toi. Tu vas, tu viens, tu repars, tu reviens…

Elle sort le DVD et le glisse dans le lecteur.

- Et en octobre, tu seras là ou tu seras pas là ? Il faut que tu me dises. Il y a le débroussaillage. Tu pourras, où je demande à quelqu’un d’autre ?

Avant la Toussaint, les deux femmes améliorent leur revenu en nettoyant les tombes. Les familles martiniquaises honorent leurs morts, et certaines sont généreuses avec qui leur évite de faire la toilette des sépultures.

L’écran s’anime. Une musique évoquant les mystères attirants de terres inconnues, de peuples différents, s’exhale des deux paires d’enceintes acoustiques. Samia monte un peu le son, tandis que les chœurs font leur entrée. Son oreille gauche siffle un peu. Marie-Belle jette un coup d’œil au générique puis retourne à la casserole où mijote son curry. Des gravures anciennes défilent sur l’écran. Il y a des hommes en train de fuir, d’autres, nus, agonisant sur le sol, des soldats casqués, l’épée à la main, des femmes levant les bras pour se protéger…

- Tu as vu, il y a Sigourney Weaver !

- J’adore. Tu te rappelles, dans « Alien »?

- Ça commence, viens voir.

- Je peux pas, ça va attacher. Qu’est-ce qui se passe ?

- Il y a un texte…

- Qu’est ce que ça dit ?

- Euh…Voilà. « Il y a cinq cents ans, l’Espagne était une nation livrée à la peur et à la superstition, ça c’est bien vrai, sous la loi de la couronne et d’une Inquisition qui persécutait sans merci tous ceux qui osaient rêver, ça, ça n’a pas changé, un seul homme défia ce pouvoir conscient de son destin il traversa la mer des ténèbres en… en quête d’honneurs et d’or pour la plus grande gloire de Dieu ».

Essoufflée, Samia avale une gorgée de rhum-coke, tandis que Gérard Depardieu pèle pensivement une orange en observant l’horizon. Il démontre à son fils que la terre est ronde, comme cette orange. Marie-Belle pose la casserole sur la table basse, Samia la renseigne :

- Il ne s’est rien passé, il dit à son fils qu’il veut aller au-delà de l’horizon.

Au bout d’une demi-heure, Samia trouve que Colomb met bien du temps à partir. Il y a eu quelques scènes d’action, des sorcières brûlées, qui illustraient le fanatisme de ces Espagnols. Elle a relevé une remarque lui rappelant Béatrix. Celle-ci lui parlait souvent de la grande civilisation qu’avaient bâtie les Arabes en Espagne, une sorte d’âge d’or. Samia n’avait jamais entendu parler de cet âge d’or arabe. Et voilà que justement, l’un des personnages du film a confirmé : « Les Maures ont bâti Grenade il y a des siècles. Nous l’avons reconquise. Mais c’est une victoire tragique. Nous perdons une grande culture. ».

Alors qu’elles finissent le dîner, Christophe Colomb lève enfin l’ancre, et ses trois caravelles cinglent vers l’Ouest grâce aux techniques de navigation héritées des Arabes. La traversée menace d’être longue. Marie-Belle, après avoir desservi, s’assied contre Samia, et bientôt pose sa tête au creux de son épaule. Toutes deux se réveillent tandis que Sigourney Weaver autorise Gérard Depardieu à entreprendre un nouveau voyage. Mais celui-ci ne part pas. Samia se roule un pétard. Le film s’éternise en parlotes. Samia allume son joint, aspire profondément et le passe à Marie-Belle.

- Je me demande ce qui serait arrivé si Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique, fait-elle d’une voix dolente. Marie-Belle réfléchit.

- Je suppose que je ne serais pas ici, parce que l’esclavage n’aurait pas été inventé.

- C’est vrai ce que tu dis. Il n’y aurait pas eu d’esclaves. Les Indiens seraient restés tranquilles dans leurs îles. En somme, il est un peu responsable de tout ça. Sans lui, tout aurait été différent.

Titus se recroqueville sous une chaise. Cette odeur, qui lui plaisait tant, est maintenant associée à une incompréhensible douleur, maléfique invention de ces êtres à deux pattes.

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