Confidences

Publié le par René-Pierre Samary

Autre extrait de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre, disponible chez Amazon et dans toutes les bonnes librairies.

Où Samia, en route vers la Colombie, revit des souvenirs d'enfance ; comment elle est accusée de pervertir la fille du vétérinaire ; où Frédéric, en partance pour le Brésil, reçoit les confidences de Francis le sourd, et pourquoi il compare Samia à un circuit électrique déficient.

Admettons qu’elle a pu trouver un siège près d’une fenêtre. Lorsque le buseto frôle le ravin, elle voit le torrent serpenter au fond de la gorge, comme à contresens : c’était la combe qui prend peu à peu de l’altitude. Voilà donc ce que Frédéric appelle la route des cimes, et qu’il lui a conseillé de découvrir. C’est plutôt une route de haute vallée.

Encore une fois il a montré son ignorance ! N’a-t-il pas avoué, l’autre jour au téléphone, qu’il ignorait le nom de la capitale de la Colombie ? Décidément il se prend pour bien plus savant qu’il n’est. Et du coup il considère tous les autres comme des imbéciles, et elle-même en premier.

Le paysage lui rappelle les Alpes. Autrefois, elle y emmenait en vacances ses petits Marseillais des cités. Ils n’avaient jamais vu la neige. On ne pouvait jamais les faire remonter dans le car, après la pause.

La première fois qu’elle est allée à la montagne, c’est grâce à Pauline. Pauline était sa seule amie, dans le village de son enfance. Le père de Pauline lui avait proposé de faire un séjour au ski, mais s’était heurté au refus du sien : quel besoin avait sa petite Samia d’aller à la montagne ? La vraie raison, c'est qu’il n’avait pas d’argent pour ce genre de fantaisie. Mais à force d’insister, le vieux, drapé dans sa dignité, avait fini par céder. Avant d’arriver à Chamrousse, on s’était arrêté devant un magasin de sport. Elle avait été équipée des pieds à la tête, des snow-boots au bonnet.

C'est si loin tout ça. Elle est prise de vertige devant le gouffre des années passées. Qu’est-ce qu’elle a fait de sa vie, depuis ? Le buseto ralentit et stoppe sur le remblais. Le chauffeur dit quelque chose. Les gens commencent à descendre. En face, côté montagne, il y a un établissement avec salle de restaurant et épicerie. Elle n’a pas de quoi s’offrir un vrai déjeuner. Karim et Virginie lui ont prêté un peu d'argent pour son voyage. Les manières dictatoriales du skipper les ont rapprochés. À Margarita, elles a pris leur défense à tous les trois, et cela a failli se terminer par une bagarre entre elle et Sam.

Le chauffeur impatienté lui lance quelques mots. Elle articule à tout hasard disculpe senor, puis comprend en le voyant fermer les portes du véhicule qu’il l’a attendue, impatient d’aller manger.

Dehors, l’air est vif, presque froid. Elle a vu le nom de quelques bourgades qu’ils ont traversées : Tabay, San Rafael, Apartaderos… Ils ne doivent plus être loin de l’embranchement vers Barinas.

Elle achète un paquet de chips, un refresco. Elle revient s’asseoir sur une dalle devant le restaurant. Deux jeunes gens l’examinent et se détournent. Devant elle, de l’autre côté de la route, s’étend une plaine d’altitude parcourue de ravines, couverte d’une courte végétation. Le vent fait battre une pancarte. Une femme enveloppée de châles vient s’asseoir près d’elle avec un sourire puis se consacre à son empenada.

Pauline ne pouvait s’empêcher de pisser quand elle riait, et Pauline riait sans arrêt. À la sirène de fin de cours, elle fonçait aux toilettes et se réfugiait dans les cabinets. De son côté, elle surveillait le pantalon qui séchait sur les radiateurs. Ensuite, Pauline le récupérait par-dessus la porte. Ce jour-là Pauline lui a ouvert. Elle a enlevé sa petite culotte trempée d’urine, l’a mise sous son nez en pouffant comme d’habitude et s’est de nouveau pissé dessus.

- Tu regardes mon cul ? Alors montre-moi le tien.

Elle a obéi. Pauline a commencé à la caresser, de plus en plus près de la fente.

- Tu as déjà essayé ça ?

Pauline s’est assise sur le couvercle des toilettes. Elle a incliné sa tête, ses longs cheveux blonds lui tombant sur la figure.

Son paquet de chips terminé, Samia rentre dans le restaurant et repère le chauffeur du bus en train de se remplir le ventre de pollo. Elle s’approche et attend qu’il lève les yeux sur elle. « A que hora ? » Elle complète d’un geste de la main.

- Saldremos dentros quarante-cinco minutas, mas o meno.

Elle hausse les sourcils d’incompréhension, avec une mimique d’excuse. Le chauffeur exhibe une énorme montre-bracelet. De son index graisseux aux phalanges couvertes de poils noirs, il parcourt les trois-quarts du cadran. Elle remercie. « Vale, vale », et il replonge le nez dans son assiette en plastique.

De l’autre côté de la route, elle dégringole le remblai et s’engage sur un sentier à peine dessiné dans l’herbe roussie. Il serpente vers un ruisselet. À quelque distance, il y a un groupe de constructions. Cinq petits chevaux aux robes alezan ou café au lait sont attachés à une barrière. L’air est transparent, léger. Le soleil à son zénith lui cuit les épaules. Elle se baisse, prend de l’eau délicieusement glacée dans ses paumes. Elle les passe sur le visage, sur les bras.

Pauline lui a dit à l’oreille :

- Tu t’es déjà touchée, dans ton lit ?.

- Non, je ne peux pas, je dors avec ma grande sœur.

- Vous pourriez vous amuser toutes les deux. Elle a beaucoup de poils ta sœur ?

Rouge de confusion, elle a bégayé :

- Je sais pas. On dort avec une chemise, on se montre pas toute nue.

Pauline a éclaté de rire.

- Tu viendras chez moi, je te montrerai des trucs.

La sonnerie de fin de récré a sonné. Elle est sortie des toilettes, suivie de son amie. Dehors, il y a trois grandes, des troisième. L’une d’elles, la grosse fille d’un paysan opulent, l’interpelle :

- Tiens voilà la négresse qui est allé se branler dans les chiottes. Comment tu t’appelles déjà ?

Elle la bloque contre le mur. Ses copines font cercle.

- Comment tu t’appelles ?

- Tu le sais très bien.

- Redis moi je me rappelle pas… Redis-le moi, ou je t’arrache un œil. Ils aiment ça les Arabes, hein, arracher les yeux des gens, et leur couper les couilles. Hein ? Alors, ton nom ?

Elle lui empoigne les cheveux, et les tire pour l’obliger à se baisser.

- Samia, tu sais bien.

- Samia ? Samia ? Ça veut dire quoi ça ? C’est pas un nom français ça ! C’est un nom arabe ! Je vais te dire une chose sale Arabe ! Tu m’entends ?

Samia voit le genou se lever. Il y a un craquement, suivi d’une douleur fulgurante.

- Tu sais quoi, le cousin de mon frère a été tué par les bicots, alors t’as pas intérêt à te trouver sur mon chemin si tu veux pas que je te coupe le bout des seins. T’as compris ?

La voix de Pauline vient de très loin. La grosse a relâché sa prise. Samia reste pliée en deux, pour éviter de tacher sa blouse avec le sang qui coule de son nez.

- Laisse-la tranquille c’est ma copine, laisse-la tranquille !

- Ta copine ? Si tu crois qu’on le sait pas ce que vous fabriquez dans les chiottes toutes les deux, à vous bouffer la moule ! T’as intérêt à rien dire, sinon je raconte tout à la surgé !

- Et moi, je dirai à papa qu’il fasse crever les vaches de ton père !

La seconde sonnerie prévient les retardataires. À l’infirmerie, elle dit qu’elle est tombée.

Son père a accepté l’explication de la chute, et sa mère l’a battu pour avoir sali ses vêtements. Comme ses frères et sœurs la défendaient, ils ont été battus par le père.

Il n’y a pas eu d’autres vacances à Chamrousse. Longtemps, elle s’est demandé pourquoi Pauline ne lui parlait plus, puis elle a réfléchi.

Le père de Pauline avait une grande maison avec de vastes baies vitrées. Il y avait une piscine dans le jardin. Il était respecté. Le père de la grosse fille était lui aussi un notable. Il était sûrement venu se plaindre de la menace de faire crever ses bêtes. Et la fille du vétérinaire, en plus ! Évidemment, Pauline avait été questionnée par son père. Était-ce vrai, qu’elle et Samia faisaient des choses dans les toilettes ? Il lui avait donc fait promettre de ne plus jamais fréquenter celle qui la pervertissait.

Elle s'est vengée en battant toutes les filles, aux Championnats régionaux minimes, en quatre cents et huit cents mètres. Puis sa famille a déménagé à Saint-Étienne, et une nouvelle vie a commencé.

Le bus s’arrête avec le sifflement des freins à air comprimé. La bête souffle après l’effort. Samia garde les yeux fermés. C'est si bon, d’avoir dormi. Elle a froid. Elle tire sur ses jambes son sac de couchage qui a glissé. Autour d’elle on s’agite. On parle à voix basse. Puis les lumières intérieures du car s’allument, lui blessant les yeux à travers ses paupières. Quelqu’un prend appui sur son dossier, la secouant désagréablement. Elle voudrait bien rester sans bouger.

Elle ouvre les yeux et écarte le rideau. Le car est garé en épi, devant des bâtiments. Les néons se reflètent sur le bitume humide. Un enfant crie. Un chuintement signale l’ouverture de la portière, en bas. Les voyageurs se pressent dans le couloir. Elle descend la dernière, après que le chauffeur ait passé la tête en haut des marches pour vérifier qu’il ne restait personne au niveau supérieur. Dehors, la chaleur lui saute au visage. Malgré la lumière vive des lampadaires et des enseignes, on distingue la vague lueur du jour naissant. Elle traverse la foule des voyageurs et des gondoleros, qui ont garé leurs camions à l’écart. Le serveur lui fait répéter plusieurs fois ce qu’elle veut, sans doute étonné qu’elle ne commande qu’un negro. Deux énormes vénézuéliennes s’asseyent en face d’elle sans lui prêter attention. Elle les regarde ouvrir leurs boîtes en polystyrène. La dernière fois qu’elle a mangé, c’était à Barinas, samedi soir, en attendant le bus pour Barquisimeto. On est dimanche matin, et ils ne doivent plus être loin de Maracaïbo. Un autre bus ira vers la frontière. Maracaïbo : un nom synonyme de voyage, d’évasion… Elle a hâte d’y arriver, impatiente de découvrir cette ville qui ne peut être que magique.

Je réponds d'un geste à Francis qui m’appelle depuis son bateau. Mon mouvement fait s’immobiliser le vieil iguane. Il cesse de brouter et prend avec retard son attitude martiale, hochant sa tête écailleuse de façon ridicule. L’instinct de conservation, l’instinct de reproduction : deux des piliers, avec l’instinct d’exploration, du monument de la Vie. Que peut signifier, chez certains représentants de notre espèce, leur délitement apparent ? De lents et mystérieux phénomènes sont-ils à l’œuvre, dont les historiens et les anthropologues ne discerneront les ressorts que dans un futur lointain? Ou bien cet abandon, cette lassitude d’une fraction de l’humanité est-elle le signe avant-coureur d’une faillite plus générale ? Le développement explosif des facultés cognitives supérieures chez l’être humain peut-il être, à l’échelle du Temps, une fausse piste évolutive, comme les bois gigantesques du mégalocéros ou les canines démesurées du machairodus, qui me fascinaient, autrefois, dans le poussiéreux Muséum d’Histoire Naturelle ? C’est une erreur profonde que de confondre le degré d’adaptation d’un organisme et son degré de complexité. Une amibe est tout aussi bien adaptée qu’un cheval, ou un homme. Mieux peut-être. Cette grosse matière grise est bien encombrante ! Je m’arrache à ses réflexions et vais vers la passerelle de Francis le sourd. Celui-ci doit me fournir des renseignements pour mon voyage au Brésil.

Pour rémunérer ces informations, je me dois d’écouter une nouvelle fois le récit substantiel du coup de foudre qui a frappé mon tonitruant voisin : comment, à cette terrasse de café de Belem, il l’a vue ; comment elle lui a souri en retour ; comment ils ont découvert qu’ils n’avaient en commun aucune langue parlée ou écrite. Francis précise que Catarina occupe une haute fonction dans une grosse société d’extraction aurifère. Il ne faut pas croire qu’il est tombé sur une fille.

- Elle avait juste une semaine de congés. Son boulot est très prenant. Elle va sur les différents sites d’exploitation en tant que Directrice des Relations humaines. Elle passe son temps en avion.

Francis sort son appareil photo numérique. Je découvre la personne sur une quinzaine de clichés : une fausse blonde, boulotte mais bien proportionnée. Un sourire figé ne parvient pas à adoucir les traits de son visage. Je l’imagine, cette DRH, maniant le fouet plutôt que la psychologie. D’ailleurs, Francis a été mis en demeure, d’entrée, de cesser de boire, et cette interdiction, dont je constate qu’elle est respectée, enchante ce bon garçon : c'est une preuve qu’elle tient à lui.

Dès le premier soir, ils ont fait l’amour.

- Je dois dire que je n’ai pas été très brillant, me confie Francis d’une voix de stentor. Ce n’est pas qu’elle me plaisait pas. Tu verrais ces seins ! Mais j’étais un peu dépassé. Bon, elle a pris les choses en main c’est le cas de le dire. Malheureusement j’ai déchargé tout de suite, à peine je l’ai pénétrée. Elle a une chatte très étroite, du velours. Elle m’a expliqué qu’elle avait accouché par césarienne. Mais le lendemain j’ai été parfait. Elle a apprécié. En une semaine, on a dû faire l’amour au moins dix fois, et trois fois la veille de mon départ !

Je vais prendre ses billets pour le Brésil à l’agence de voyages. Mon vieil ami José me laisse consulter mes mails. Dans la boîte de réception, les courriers se sont accumulés. Samia s’indigne. C'est terrible, l’image que j’ai d’elle : trafiquante, droguée ! Merci ! Elle ne savait pas que je la voyais comme ça, c'est sympa !

En plus, je ne la crois jamais, même pour des choses subtiles comme le prix de sa posada. Je n'avais qu’à venir voir par moi-même. Finalement, mon manque de confiance, c'est peut-être cela la raison de son départ. Et mon ignorance ! Mais le ton change ensuite :

« Tout ce que je sais, c’est mon cœur qui me le dit, tels les sentiments que j’ai envers toi. C est vrai, je n’arrive pas a t’oublier, tu es rentre dans mon coeur c’est terrible… je pense souvent a toi, c’est plus fort que moi, moi qui pensais etre dure comme fer… je suis prise au piege …c’est vrai j ai envie de te revoir, je suis comme toi je peux gravir des montagnes pour l’etre aime, pourquoi crois tu que je suis venue au venezuela ? j’aurai pu aller ailleurs la terre est vaste… »

Elle ajoute n’être tombée amoureuse que deux fois dans sa vie, et ce n'est pas facile : « Je ne suis pas douée pour ça. ». Elle ignore ce qui l'a attirée : je suis l’antithèse de ce qu’elle pouvait imaginer. Je la fais vibrer, tout simplement. Mais elle ne passe pas son temps à se poser des questions, elle tente de vivre pleinement ce que la vie lui offre.

Je songe à une installation électrique affectée d’un court-circuit. Elle voulait sans cesse remettre le courant, alors que les fusibles sautaient à chaque tentative. L’idée de chercher la cause de la panne, est-ce si compliqué ? Prise au piège ? De l’amour, ou de son orgueil ? Dans ma réponse, je lui reproche ses sautes d’humeur, son agressivité, ses accusations, aussi naïves que délirantes, aussi délirantes qu’insultantes… Et je conclue sèchement : car je suis susceptible, moi aussi !

Donc, elle est arrivée à Carthagène. J’irai moi aussi, plus tard. Pas de problème pour planter le décor.

Pour le reste, reconstitution et imagination. Je n’ai pu m’empêcher d’inventer une hypothétique rencontre à Toulouse, quelque trente ans plus tôt. Vous verrez. Un peu de fantaisie ne nuit pas !

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