Souvenirs d'enfance

Publié le par René-Pierre Samary

Nouvel extrait de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre

Où Frédéric part vers le sud, tandis que Samia cherche un embarquement ; comment ses confusions la piègent ; comment elle éconduit un soupirant ; comment un cimetière martiniquais lui rappelle celui de son enfance, en Tunisie.

Le voilier, déventé par le relief, ralentit un peu sous Chatham Bay. Puis l’île d’Union est dépassée, et l’alizé retrouve sa vigueur pour les dix derniers nautiques. Dans moins de deux heures, je serai à l’ancre dans Tyrell Bay. Pour la dixième, la douzième fois ? Pour autant, chaque atterrissage est promesse de nouveauté. Le paysage est le même, mais l’environnement humain varie. Qu’il s’agisse d’inconnus ou de vieilles connaissances, il y a toujours de la compagnie dans ces mouillages fréquentés des Antilles. C'est bon, de penser aux copains : Rémy, Jean-Jacques, Julien, Jean-Michel, Arnaud, Dominique…

C'est bon, aussi, de laisser derrière lui la honte que je ressens. Comment ai-je été assez stupide pour embaucher Shanna à seules fins que de montrer à Samia que moi aussi je peux trouver quelqu’un d’autre ? Que peut m’importer ce qu’elle pense de moi ? En plus, elle est assez maligne pour ne pas avoir été dupe !

À l’approche de Carriacou, j’ajuste de quelques degrés la course de « Marjolaine » afin de frôler Sandy Island, puis c’est le passage entre les Sisters Rocks et Cistern Point. La rafale habituelle fait gîter le bateau. Je vais à la barre et coupe le pilote automatique, puis je l’enclenche à nouveau après avoir mis le cap vers le mouillage. Je roule le génois et vais en pied de mât pour affaler la grand-voile.

Est-ce assez précis ? Place à la reconstitution.

Ce même lundi, elle reçoit un premier appel pour sa demande d’embarquement. Elle réalise qu’elle n’a préparé aucune question. Heureusement, l’interlocuteur se présente longuement. Il possède un « First 38 » en bon état. Il voyage avec sa femme, mais tous deux ont besoin d’un équipier expérimenté, car ils n’ont pas une grosse expérience de la navigation dans les Antilles. En fait, ils viennent d’acheter leur voilier, et ont décidé d’aller à Trinidad. L’homme demande :

- Vous avez de l’expérience ? Je veux dire, vous avez beaucoup navigué ?

- Assez. Je reviens justement de faire un voyage à Saint-Martin avec un bateau de quatorze mètres. Et le vôtre il mesure combien ?

- Oh ! Je pensais vous avoir dit que c’était un « First 38 ».

- Oui, vous me l’avez dit, mais de quelle longueur ?

Il y a un silence, puis le correspondant reprend :

- Vous savez, j’ai besoin d’un équipier, ou d’une équipière, vraiment expérimentée. Ma femme et moi, nous sommes assez âgés. Je ne suis pas sûr que vous fassiez l’affaire. Je suis désolé.

Il raccroche. Qu’est-ce qu’elle a fait, qu’est-ce qu’elle a dit ? Quel con !

Elle pose son mobile sur la table. Les colibris s’écartent à peine. À cette heure, Sébastien est dans l’avion. Elle a eu du mal à s’en débarrasser, le samedi. Après deux apéritifs, il est devenu entreprenant. Elle a refusé fermement d’aller à son hôtel et a obtenu de vive force qu’il la raccompagne. Ils se sont séparés sur de vagues promesses de continuer à correspondre et sur de molles excuses de n’avoir pas été en forme pendant cette semaine : « Tu comprends pourquoi, j’imagine ? ». Sébastien s’est enfin décidé à prendre la longue route nocturne le ramenant au Marin, sans imaginer l’homosexualité de Samia, et gobant ces menstrues imaginaires. Il lui a téléphoné le dimanche pour déjeuner avec elle avant de se rendre à l’aéroport. Elle a refusé et, agacée de ne pas trouver un prétexte, lui a déclaré tout à trac qu’il ne lui plaisait pas, que ce n’était pas la peine d’insister.

Quand elle arrive le soir chez Marie-Belle, celle-ci la questionne à nouveau pour savoir si elle ira nettoyer le cimetière en novembre.

- Je pense à quand j’étais petite, dit Samia au bout d’un moment en se roulant un joint.

- Ce n’est pas ce que je te demande, mais… Bon je te connais.

Elle tire une longue bouffée de son pétard. La télé est allumée, le son à peine audible. Elle se revoit avec sa grand-mère, trottinant derrière elle. La bonne vieille la réveillait à cinq heures, préparait le repas de midi, et l’emmenait pour la visite aux ancêtres.

Samia a sept ans. La montagne a des teintes ocres et bleutées dans la lumière rasante du soleil. Elle se dit que plus tard elle sera photographe, ou bien marin, comme cet aïeul aux exploits légendaires. En chemin, sa grand-mère raconte des histoires de serpents géants et de djinns, qui se perchent sur l’épaule d’un homme et le forcent à marcher jusqu’à ce qu’il meure d’épuisement.

Là-haut, il y a des centaines de sépultures. Pour beaucoup, rien n’indique leur emplacement. La petite fille chemine sur les talons de la vieille, afin de ne pas offenser les morts en leur marchant dessus. Sa grand-mère lave les tombes des siens, puis elles déjeunent sous les pins, dans un paysage surplombant l’immense plaine. Vers le levant, il y a Tozeur, la grande ville, avec ses hôtels et ses touristes venus découvrir le désert. Un de ses oncles paternels travaille là, et fait tous les jours quarante kilomètres avec sa Mobylette.

Chaque été, jusqu’à ce qu’elle ait une douzaine d’années, elle a passé ses vacances d’été en Tunisie. Ils sont six, entassés dans une vieille 404 commerciale. C’est le frère de sa mère qui conduit. Son père ne va jamais au pays, elle ne sait pas pourquoi. Sa mère est assise devant. À l’arrière, il y a les quatre enfants au milieu des bagages entassés, tous les paquets qu’on n’a pas pu mettre dans le coffre ou sur la galerie. Le voyage de Saint-Étienne à Toulon dure une journée. Elle a mal au cœur à cause de l’odeur d’essence. Puis il y a le ferry, et des banquettes de plastique qui sentent mauvais. À Tunis, on prend la longue route vers le Sud. Les villes qu’on traverse, elle les connaît par cœur : Sousse, Kairouan, Sbeïtla, Feriana, Gafsa, et enfin, Tozeur et Nefta. Avec sa sœur aînée, elle a inventé une petite chanson avec tous ces noms. Quand ils arrivent, l’oncle ne manque jamais de dire : « Tu vois, on continue encore un peu dans cette direction, et on arrive en Algérie ».

Il y a eu ce mystérieux problème d’héritage, et les vacances en Tunisie ont cessé. Sa mère aussi a changé subitement, la frappant pour un rien. Était-ce parce qu’elle devenait une femme ? Elle a fait de même avec sa sœur, si bien qu’elle ne s’étonne pas. Mais qu’elle lui pourrisse la vie à ce point ! Plus d’une fois, elle est allée au collège en cachant les marques de coups.

Ce dimanche par exemple, quand la vieille est venue la chercher à la piscine. À la maison, elle l’a humiliée devant les invités en la traitant de vicieuse, de fille des rues, de future prostituée, parce qu’elle l’a vue à côté d’un garçon. Le soir, elle l’a battue à coups de ceinture. Je devais avoir treize ans, et ma mère, au lieu de m’aimer, essayait de me détruire, songe Samia, le cœur douloureux et les yeux secs.

Les lèvres arrondies, elle exhale un long filet de fumée odorante, et repousse du pied Titus. Le plus drôle, c’est que le lendemain, à cause des bleus sur son dos et ses jambes, elle a refusé d’aller en gym. Le prof de maths s’est moqué d’elle devant toute la classe, disant qu’elle était une paresseuse comme tous les Arabes. On l’a collée et, résultat, elle a encore été battue !

Elle se rappelle les reproches de Frédéric. Elle est susceptible ? C’est bien possible. Quand ils habitaient dans ce village, près de Saint-Étienne, il n’y avait pas d’autre famille nord-africaine dans les environs. Les habitants s’en donnaient à cœur joie. Dans les rangs, les autres ne voulaient pas lui donner la main. C’était peut-être à cause de la guerre. Elle voulait en parler à son père, mais son père ne voulait pas. Le soir, quand il rentrait de son boulot à Manufrance, il était crevé et s’endormait devant la télé jusqu’à l’heure de la soupe. Lorsque l'usine avait fermé et qu’il s’était retrouvé au chômage, il n’avait plus envie de causer de quoi que ce soit, sauf avec ses copains de bistrot.

Un jour, son oncle lui a dit que son frère avait distribué des tracts pour le FLN, autrefois, avant qu’elle soit née, et qu’il a été arrêté. Il lui a dit qu’il était un héros, et qu’elle devait le respecter plus que quiconque. La seule chose qu’elle a pu tirer de son papa, bien plus tard, c’est un conseil : « Ma fille, fais attention à deux choses : la blanche et la politique ». Elle a fait semblant de ne pas comprendre. Le père avait découvert qu’elle fumait de l’herbe. Elle a appris sa mort un an après être arrivée en Martinique. Il a été enterré dans le cimetière, là-haut.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article