Un ours en chaleur et une tromperie manifeste

Publié le par René-Pierre Samary

Autre extrait de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre, disponible chez Amazon et dans toutes les bonnes librairies.

Où Samia rebute un plantigrade entreprenant, tandis que Frédéric retourne ce qu'il croyait être sa plus belle carte, après deux mille kilomètres de routes vénézuéliennes.

« Je ne suis pas n’importe qui ». Dans la pénombre de la cabine, elle conforte son amour-propre ébranlé. Les relents de gazole et d’huile chaude, le lent mouvement du bateau au mouillage, le clapotis de l’eau qui stagne dans les fonds, l’odeur de moisi qui émane de la couchette, et surtout l’alcool absorbé dans la soirée avec Sam, Karim et Virginie, tout cela contribue à chasser le sommeil et à créer une vague nausée. Ils sont à Sainte-Lucie, au mouillage de Rodney. Ils ont effectué la première étape de cette descente vers le Venezuela. Le mardi précédent, elle a appelé Vincent à plusieurs reprises sans obtenir de réponse. Elle a dû se rendre à l’évidence, et il a fallu attendre encore pour quitter Marie-Belle et mettre son sac à bord de « Voltigeur ».

« Je ne suis pas n’importe qui ». Dix jours se sont écoulés depuis mon dernier mail. Je l’ai prise pour une idiote, mais mes moqueries à propos de Mérida montrent une fois de plus mon ignorance. Est-ce que je le pense vraiment, quand je lui souhaite de trouver quelqu’un ? Bien sûr, que cela a été un ratage complet, tous les deux ! Mais la faute à qui ? En tout cas, elle a su me répondre.

J’ai voulu avoir le dernier mot, donner un dernier coup de griffe en l’insultant avec un ironique « bonne route ! » À qui je crois m’adresser ? Et voilà qu’en plus je fais le malin parce qu’elle s’est donnée la peine de m’envoyer un mail, comme si elle avait l’intention de renouveler avec lui, après l’avortement !

La porte de sa cabine s’ouvre. Elle n’est pas alarmée de voir apparaître la silhouette massive de son skipper. Sam a sans doute quelque chose à lui dire. Un reproche ? Elle ne voit pas lequel. Elle a fait la cuisine à midi et le soir : un magnifique tajine de poulet, qui lui a donné bien du mal, le four étant déficient. Elle estime avoir fait plus que sa part des travaux quotidiens. Elle s’attend à ce qu’il en soit ainsi durant tout le voyage. Virginie s’est déclarée inapte à l’art culinaire. De toute façon, elle est malade. Karim, en tant que mâle, s’arroge le rôle de second du capitaine. Comme ils marchent au moteur, les manœuvres sont réduites à néant. Cela n’empêche pas les deux hommes de disserter gravement sur les exigences de la vie nautique.

Comme Sam reste muet, elle prend l’initiative.

- Ouais? Qu’est-ce que tu veux ?

Elle le sent s’asseoir plutôt qu’elle ne le voit, et a un brusque mouvement de recul, le dos à la paroi de la cabine.

- Alors, ma jolie, tu te sens pas trop seule ? On pourrait se distraire, si tu veux …

Elle est d’abord trop stupéfaite pour répondre à cette voix pâteuse. L’effleurement d’une main moite sur son épaule nue la tire de sa paralysie.

- Mais t’es dingue ! Sors d’ici !

Ce porc immonde, qui ose la toucher !

- Tais-toi ! On va t’entendre !

- J’espère bien qu’on va m’entendre ! Et je peux crier encore plus fort si tu te barres pas tout de suite !

- Bon, ça va, te fâche pas. Je croyais… Il me semblait… Bon mais si tu n’es pas d’accord, ce n’est pas moi qui vais te forcer. Ce ne sont pas les filles qui manquent, et des plutôt mieux que toi !

Elle se détend. « Comme les hommes sont lâches, comme ils sont méchants », pense-t-elle en regardant durement l’ours maintenant maté, sans imaginer que, moins lâche et plus méchant, il se contenterait de la violer.

Samia doit pourtant prendre en considération la longue cohabitation qu’impose le voyage jusqu’au Venezuela. Cela commence mal, mais il faut faire avec. Elle s’adoucit :

- Tu sais je ne t’en veux pas. Je connais les hommes. J’aurais peut-être dû te le dire…

- Me dire quoi ? Que t’aimes pas baiser ? Pourtant, notre conversation, tu te rappelles…

- T’as dû comprendre de travers. Bon pour tout te dire, je suis homosexuelle, voilà…

- Ah, bon !

Il part d’un rire gras, satisfait par cette explication qui ne met pas en cause son charme viril. Alors comme ça tu es gousse ? Tu préfères t’amuser avec tes copines, à vous frotter la moule ? Vous préférez vous enfiler des godes à la place d’une vraie grosse bite ? Après tout, tous les goûts sont dans la nature !

Il n’y a rien à dire, rien à répondre. Homosexuelle ? La seule grossièreté de cet imbécile suffirait à expliquer ses goûts.

« Voltigeur » roule doucement. L’eau dans les fonds clapote. Les relents de gazole filtrent dans la cabine. De petits craquements métalliques rappellent que le moteur se trouve tout près, derrière la cloison, et refroidit lentement après sa journée de travail.

- On va où demain ?

Elle le sait, mais il faut changer de sujet.

- Demain, Saint-Vincent, après-demain Bequia, ensuite on verra…

- Et on sera encore au moteur ?

- Ça c’est pas ton problème. Sur ce bateau c’est moi qui décide.

En réalité, Sam n’a pas le choix. Son ketch en acier est trop lourd pour avancer avec moins de vingt nœuds de vent, et encore faut-il que ce souffle soit particulièrement bien orienté. Mais ce seraient alors les voiles qui, usées jusqu’à la trame, ne résisteraient pas. En revanche, les réservoirs de son bateau sont immenses. L’ancien mécanicien a conçu son esquif pour embarquer trois tonnes de gazole. Il fait le plein chaque année au Venezuela. Ces trois mille litres de carburant ne lui coûtent que quelques dizaines d’euros.

- Puisque tu ne veux pas rigoler, je vais me coucher.

Sam se lève pesamment, laissant la porte ouverte derrière lui. Samia voit la lumière de la cuisine s’allumer. Elle entend le tintement léger d’un goulot contre le bord d’un verre. Une porte s’ouvre, se referme. Il est parti dans sa cabine. Dans le cockpit où elle monte prendre l’air, elle aperçoit Virginie allongée sur l’un des bancs.

- Ça va ?

- Ça va.

- Il m’avait semblé entendre crier.

- C’est rien.

Je me recroqueville sous sa couverture de voyage. L’air conditionné est poussé à fond, et la température ne doit pas dépasser les quinze degrés. J’entrebâille le rideau qui masque la fenêtre. La route longe des installations pétrolières dont les torchères se reflètent dans la mer. On ne doit pas être loin de la laguna de Uñare, près de la ville de Uchire.

L’autocar à deux étages de la compagnie Merida Express, avec cent vingt-deux personnes à bord, a pris son envol en fin d’après-midi. Après s’être extrait des encombrements de Barcelona, il a atteint sa vitesse de croisière. Il arrivera à San Cristobal le surlendemain dans la matinée. Bercés par le mouvement régulier du véhicule, les passagers dorment pour la plupart, allongés sur les confortables sièges couchettes. Après un premier arrêt, dans cette ambiance de caravansérail moderne qu’offrent les gares routières en Amérique du Sud, le bus file sur l’autoroute menant à Caracas. La partie montagneuse, où les poids-lourds s'époumonent au milieu de la végétation dense, a fait place à la longue vallée d’altitude où la petite troupe de Diego de Losada fondait au seizième siècle Santiago de Leon de Caracas, aujourd’hui peuplée de cinq millions d’habitants.

Je suis en route pour retourner ma plus belle carte. Je vais retrouver Gertrudes, qui m’attend à San Cristobal, assise sur son rocher, sachant qu’un jour ou l’autre, de la vallée ombreuse surgira celui qui brisera le charme et l’arrachera aux contreforts brumeux de la montagne magique. Tandis qu’il affronte bravement les quarante heures de car climatisé qui le séparent de sa dulcinée, le chevalier salvateur a tout le temps de la visualiser, debout devant sa ferme rustique, l’accueillant d’un sourire timide, ses longs cheveux noirs agités par le vent descendu des cimes. Quelques brebis meublent le décor alpestre.

Nous sommes convenus de nous retrouver à la gare routière.

Je pouvais sagement anticiper une légère déception, surtout après deux mille kilomètres de routes vénézuéliennes. Lorsque je réalise qu’en place de la svelte montagnarde que je cherche dans la foule, celle qui m’accueille est cette cinquantenaire boulotte, qui me fait des signes joyeux de sa main grassouillette, un sentiment d’incrédulité fait place à la sensation amère de m’être fait rouler.

Où, et comment fuir ? Que n’ai-je emporté une fausse barbe ? Hélas, ma photo à moi ressemble au prétendant que Gertrudes attendait. Elle n’a pas un instant d’hésitation. Perchée sur ses hauts talons, roulant sur ses larges hanches, elle fonce avec un sourire de bienvenue sur ses lèvres peintes. Assommé par l’étonnement et l’épuisement, je me laisse embarquer docilement dans la luxueuse voiture de la dame. Nous partons à la recherche d’un hôtel. Gertrudes se met en devoir de me raconter son métier, un métier important, dans une coopérative agricole. Je la détaille : un cou gras emperlousé, de courts cheveux frisottés couleur acajou, un sac de mauvais goût en lieu et place d’une édition originale de Trois Hommes dans un Bateau. Je n’écoute pas. Je cherche l’échappatoire. Je le trouve au troisième hôtel visité. Tandis que je fais semblant de discuter avec le réceptionniste, je sors mon portable. J’appelle son ami Julien de « Varuna » et lui demande de me rappeler dans les cinq minutes qui suivent. Alors que ma ravisseuse roule vers un autre établissement, encore plus cher, où il y aura sans doute une chambre libre, le portable sonne. Je débite à Julien abasourdi d’éloquentes exclamations, qui ne laissent aucun doute sur le sérieux accident qui est arrivé à mon bateau, accident qui ne me laisse d’autre choix que de retourner sans délai à Puerto La Cruz.

Dupe ou pas, Gertrudes me raccompagne à la gare routière, sans davantage décrire les difficultés de gestion d’une coopérative agricole, avec tous ces gens paresseux. Pour meubler, je lui parle de Tres hombres en un barco. Comme elle ne semble pas comprendre, j’insiste : « El libro… Tu mensaje…»

- Que libro ? De que estas hablando ?

Je la quitte, la rage au coeur. Bien sûr, j’aurais pu la traiter de mentirosa. Vingt kilos de trop et dix ans de plus, on ne peut appeler cela un simple accommodement avec la vérité.

Je reprends aussitôt un bus local. Le premier disponible va à Mérida, où j’arrive dans la soirée. Tout en me promenant, je me rappelle la proposition de Samia d’y prendre un verre. Il me vient l’idée bizarre que je vais la croiser par hasard. Je me demande comment je réagirais. Mais on n'est que le dix-sept du mois. Aucune chance qu’elle soit là. J’appelle une de mes correspondantes de Caracas, prêt à faire un détour par la capitale. Ana me répond, sur son ton speedé, qu’elle est à l’aéroport Simon Bolivar. Elle part pour Margarita, où elle va passer une semaine de congé, profitant d’un tournage publicitaire.

La déconfiture est complète. Heureusement, il me reste Tolstoï, dont je relis pour la quatrième fois Guerre et Paix : puisque je suis là, autant profiter un peu de Mérida et de sa fraîcheur en compagnie de la charmante Natacha, dont le fiancé est parti à la guerre. Puis je prendrai le petit autocar de la route des crêtes pour descendre à Barinas, où je trouverai un bus pour Puerto La Cruz. Mes affaires déposées à la posada, je vais dîner avec Koutouzof et le Prince André, puis me réconforte avec deux rhums coke chez Alfredo’s, avant de remonter jusqu’à la calle 5. Je me fais ouvrir par le jeune gardien ensommeillé et regagne ma chambre. L’évocation d’une Natacha soumise, dont j’empoigne l’épaisse chevelure pour la contraindre à une violente fellation, ne me procure pas même un début d’érection. Alors me revient la goût de la bouche humide de Françoise, et même la sensation de ses fins cheveux blonds me chatouillant désagréablement le ventre. Si seulement elle n’avait pas eu cette mentalité détestable…

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Commenter cet article

Harold 18/10/2015 22:47

Une pouf sait jouer la Gigue mais pas la Chaconne alors qu'une femme sait jouer les deux. Mais au final on sera sourd et on finira au fond du trou.

Donc youpi ! Autant en profiter pour entroudebaliser des jouvencelles !

René-Pierre Samary 20/11/2015 17:10

Merci pour votre commentaire (énigmatique), Harold, et pardon pour cette réponse tardive.
Si vous vous sentez, comme on dit, pour une explication de (votre) texte, je suis preneur.
Cordialement, RPS