Vies parallèles

Publié le par René-Pierre Samary

Nouvel extrait de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre.

Où Frédéric sauve l'honneur du pavillon, à Caracas, tandis que Samia fonde quelque espoir sur deux homos et un ours ; comment la rupture d'un joint de culasse incite Samia à reprendre contact avec Frédéric, dont l'imagination fertile lui permet de se représenter sa Jezabel, son amie Marie-Belle et leur chien Titus, dans leur décor.

Au moment où Samia monte dans le taxico pour Fort-de-France, je débande à Caracas. Je débande en découvrant les formes flasques de Constanza encorsetée, ses seins siliconés, son mont de vénus glabre comme l’est dit-on le désert de Kara Soum au Turkménistan. L’érection est venue pendant qu’on échangeait des baisers dans la chambre d’hôtel où je l’ai invitée à monter. Puis l’heure du déballage est arrivée, et avec lui le moment des doutes, puis des affreuses certitudes.

Dans un premier temps, Constanza n’a pas manqué de s’assurer, d’une main frôleuse, que mon appareil procréateur était en état de fonctionnement. Le mal est donc limité. L’honneur du pavillon français peut encore être sauvé. Je prétexte un subit mal de ventre (dolor de vientro), et demande à Constanza de bien vouloir me laisser me reposer (descanzar) jusqu’au soir. J’aurai alors retrouvé la forme. Docile, Constanza se rajuste. D’ailleurs, cela tombe bien, remarque-t-elle avec simplicité. Elle a des courses à faire. Après son départ, je sors de l’hôtel en quête d’une farmacia. Un de mes copains, Jean-Claude, grand fornicateur devant l’éternel mais sujet à des pannes dues selon lui à une mauvaise pression artérielle, m’a vanté le Cyalis, en vente libre dans toutes les pharmacies vénézuéliennes. Pour cinquante mille bolivars, j’achète de quoi ne pas trébucher à l’épreuve de rattrapage. Trois heures plus tard, nanti d’une érection en béton, je fais crier de plaisir Constanza. La tempête calmé, je constate qu’il ne faut même plus avoir envie d’une femme pour lui faire l’amour.

Alors que je me livre à ces réflexions moroses, avec Constanza étendue à ses côtés sur le lit saccagé, je vois Samia arriver chez Marie-Belle. Elle a faim. L’odeur du poulet frit vient du barbecue installé dans le petit jardin. Titus, fort occupé à surveiller les préparatifs, daigne tout juste remuer la queue à l’arrivée de sa maîtresse.

- Alors, ta journée ? demande Marie-Belle.

- Crevante. Un gros ours et deux homos.

- Deux homos ? Il paraît qu’ils sont très prévenants avec les femmes, et plus intelligents que la moyenne. Tu pourras peut-être me les présenter ?

- Pourquoi pas. Je vais me verser un verre. Tu en veux ?

Samia, assise sur le fauteuil en plastique, les pieds reposant sur le deuxième fauteuil, un rhum-coke à la main :

- J’ai rien bu de la journée, j’ai plus un sou. Bon, le RMI va arriver…

- Tu veux que je t’en prête un peu ?

- Non, ça ira. Je te dois déjà… combien ? Deux cents euros ?

- Ça n’a pas d’importance. Quand on fera les tombes, tu me rembourseras.

Marie-Belle chasse la fumée qui lui irrite les yeux, retourne les cuisses de poulet et les arrose de sauce.

Mon dîner avec Constanza a été simple et tendre. Tous deux avons admis implicitement que cet épisode n’aura pas de suite. Demain dimanche, je dois prendre le car au terminal d’AeroEjecutives à sept heures trente. Constanza doit emmener les enfants de sa sœur à Catia la Mar. Elle me tient la main tandis que nous allons vers le parking. La figure émouvante de Constanza me donne envie de l’inviter à Puerto La Cruz. L’évocation de ses seins siliconés, durs comme des ballons, m’arrête aussitôt. Je retrouve ma chambre et mon bouquin. Le monde romanesque, si simple et si ordonné, reprend la place du monde réel. Dans la pièce contiguë, des gémissements de plaisir et des grincements rythmés ne laissent pas de doute sur l’occupation favorite du samedi soir, à Caracas comme partout dans le monde. Je regarde l’appareil de télévision posé sur une étagère de bois brut fixée au mur par deux équerres, face au lit. Je songe à l’allumer, renonce, puis me décide à nouveau. Je cherche une chaîne avec du sport, mais il n’y a que du base-ball. Le son coupé, je pense au travail sur « Marjolaine ». La réfection du teck est pratiquement terminée. Il y a aussi à régler quelques problèmes de pompe d’injection.

Décidément, je ne réussirai pas à dormir. Il est encore tôt et les rues sont sûres, dans ce quartier de Chacao Altamira. Dehors, j’avise un centre internet. Il n’y a que des messages de mes correspondantes de OnlyYou. Je néglige de les ouvrir, et reviens à l’hôtel.

Après quelques claquements métalliques, le moteur s’est arrêté net. Samia laisse la voiture glisser vers l’accotement. Merde. Elle ouvre le capot rouillé de la 4L. Une abondante fumée blanche se dégage du radiateur. L’odeur d’huile brûlée est de mauvais augure. Elle se trouve à deux kilomètres de Trinité. Dans l’immédiat, la distance à parcourir ne lui fait pas peur, mais ensuite ? On est à la mi-juin. La promesse d’embarquement sur « Orphée » ne se concrétisera pas avant la fin du mois au plus tôt. Deux semaines à attendre. Si la voiture ne peut être réparée, elle devra habiter à plein temps chez Marie-Belle. L’idée d’y être contrainte lui fait horreur. Tant qu’elle peut se rendre dans son nid d’aigle, elle est indépendante. Elle peut dire à n’importe quel moment tchao, je m’en vais. Cette panne cela change tout. D’un pas rapide, elle descend la route à pied, tout en continuant à réfléchir. Elle se sent lucide. Marcher, courir, lui fait toujours du bien.

Elle va souvent faire un footing sur la route qui conduit à Tartane, ou sur le chemin qui parcourt la Pointe Marcussy. L’exercice chasse l’alcool bu la veille. Des sensations qui remontent à l’adolescence lui rappellent quand elle volait sur la cendrée, laissant derrière elle ses concurrentes rouges et haletantes. Le professeur la voyait comme un espoir en demi-fond. Elle aurait préféré la gymnastique, les agrès, la poutre, mais il n’y avait pas d’équipement de ce genre dans le collège de Saint-Étienne où elle a été inscrite, quand la famille a déménagé.

Elle n’a pas regretté le village de son enfance. Ils étaient les seuls basanés, et elle a enduré toutes les remarques racistes de ces ploucs. Sa mère la consolait en lui disant que c’était parce qu’ils n’avaient pas voyagé. Certains n’allaient jamais à la ville, à trente kilomètres, alors que son père s’y rendait tous les jours, pour bosser à Manufrance. C’était peut-être pour raccourcir ce trajet quotidien qu’ils étaient tous partis dans un HLM de la proche banlieue de Saint-Étienne. À cette époque, au début des années quatre-vingt, on disait déjà une cité, mais pas dans le sens que cela a pris plus tard.

Toute la smalah ! La famille au grand complet, c’était les parents, les quatre enfants, et les deux oncles : l’un, le frère de sa mère, l’autre le demi-frère de son père. Ils avaient rejoint ses parents en France dans les années soixante, espérant une vie meilleure de l’autre côté de la Méditerranée.

Elle se met à trottiner dans la descente vers Trinité. Pourtant, il y a eu des moments heureux, au village. Ils faisaient des soirées méchoui, avec musique Motown, rythm’n blues et soul. Pour ça, ils étaient intégrés, les oncles ! Ils avaient vingt ans, et grattaient sur leur guitare des morceaux de Neil Young et de Maxime Le Forestier, tout en fumant des cigarettes qui sentaient très fort. Le frère de sa mère avait acheté une DS bleu-turquoise. C’était une voiture très en vue à l’époque, car le Général de Gaulle en personne en faisait la publicité. L’oncle la calait à l’arrière et faisait cracher Marvin Gaye dans sa radiocassette. Ils se promenaient pendant des heures sur les petites routes de cette France très profonde. Assise sur le siège arrière, elle n’apercevait que le haut des arbres, le haut des maisons, le haut de tout. Elle s’évadait. Ahmed était son oncle préféré.

Elle a regretté les méchouis, et aussi sa chambre, avec la grande photo de Mohammed Ali épinglée au mur, celle où il rugit quand il regarde Foreman étendu à ses pieds, à Kinsasha. Elle racontait aux petites copines de l’école communale que Mohammed Ali était son oncle. Puisqu’on la traitait de négresse ! Elle a presque fini par y croire. Dans la cité c’était un F4. Les deux oncles, les vrais, dormaient dans une chambre, les parents dans l’autre, les enfants dans la troisième. Sa sœur aînée prenait toute la place avec ses affaires. Heureusement, elle avait dix-sept ans et n’allait pas tarder à se marier. On l’avait déjà pressentie au bled, ou du moins c’est ce qu’elle avait compris, en surprenant les conversations des parents.

Ce racisme, ces difficultés, ça m’a forgé le caractère, se dit Samia. Elle a appris à se montrer intraitable, sur la cendrée comme au quotidien. Son seul problème, c’était avec son entraîneur. Et ça n’avait fait qu’empirer, la dernière année chez les juniors. Elle gagnait, et même au niveau régional. Qu’est-ce qu’il avait à l’emmerder avec ses conseils ce con ?

Elle arrive chez Marie-Belle. Une idée lui traverse la tête. Plutôt que d’être coincée chez elle, pourquoi pas après tout ?

Elle flatte Titus pendant que l’ordinateur se met en route. Elle tape : « bonjour, tu es parti de la Martinique ? ou tu es encore au mouillage ? ». Aussitôt, elle regrette d’avoir cédé à son impulsion. Qu’est-ce que qu’il va penser ? Tant pis c’est fait.

Sans avoir de plan précis, elle en a tracé les grandes lignes. Une carte et un Guide du Routard trouvés à la bibliothèque municipale, lui ont permis d’étudier les centres d’intérêt et les itinéraires.

Le Venezuela est l’objectif majeur. Tout le monde lui a confirmé ce que je lui ai dit : que c’était un très beau pays, et très bon marché. Ce serait une belle revanche que d’y aller par ses propres moyens. Je verrais qu’elle n’a pas besoin de moi pour voyager ! Elle sourit, imaginant ma surprise en la rencontrant assise dans une posada, très à l’aise, parlant déjà un peu l’espagnol. Je verrais qu’elle est pas aussi gourde que ça !

Le rush de Titus vers la porte d’entrée l’avertit de l’arrivée de Marie-Belle. Elle éteint hâtivement le PC.

Le lendemain, elle a ma réponse : «Je suis depuis longtemps au Venezuela, comme prévu ».

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