Amours avortés

Publié le par René-Pierre Samary

Nouvel aperçu de Bye Bye Blackbird, ouvrage prémonitoire cent fois remis sur le métier par René-Pierre Samary. Le second volet de cette trilogie consacrée aux rapports maculin/féminin paraîtra cet automne, toujours aux Editions Edilivre.

L'auteur fait respectueusement remarquer à ses fidèles lecteurs que, s'il n'aborde pas les douloureux événements qui suscitent tant d'indignation en France et dans le monde(enfin, pas tout le monde), ses récits n'en renferment pas moins quelques sujets de réflexion qui n'en sont pas si éloignés.

Où Samia et Frédéric se promènent en amoureux dans Paris ; comment les confidences de Samia et celles de Frédéric auraient tendance à prouver que les histoires d'amour se répètent ; où le timbre écorché de Sonny Rollins sert de fond sonore à des pensées sur l'impermanence.

Il ne faut plus que Samia ait le sentiment d’être sur le paillasson, selon l’expression qu’elle a employée lorsque je l’ai retrouvée, sanglotante, dans les toilettes de « Marjolaine ». Je veux croire que cette détresse est celle de quelqu’un n’ayant jamais été pleinement accepté, intégré, et qui se sent dans une situation de précarité sociale et affective. Je décide de la faire entrer dans ma vie aussi totalement que possible. Je la persuade de déjeuner le lendemain avec Colette.

- Ta sœur ? Tu m’as dit que tu en as plusieurs. Alors laquelle ?

- Colette, ma sœur cadette. Les deux autres, l’une habite en grande banlieue, l’autre est à l’étranger.

- Et tu lui as parlé de moi à ta sœur ?

- Oui, un peu. On est assez intime, elle et moi…Viens, on va passer par là, ça va me rappeler des souvenirs.

Dans le passage du Commerce, je lui montre le café Procope.

- C’est sans doute le plus ancien café de Paris. Rousseau y venait, les révolutionnaires de 89 s’y rassemblaient… Tu es déjà venue à Paris ?

- Oui mais ça fait longtemps, quand je me suis sauvée de chez moi. Ça fait vingt-cinq ans... À cette époque, une femme de quarante ans, pour moi, c’était une vieille. Voilà je suis devenue une vieille et qu’est-ce que j’ai fait ? Rien. Où est-ce que je vais me retrouver dans dix ans, hein ? Pour toi c’est facile. Tu as vingt-cinq ans de plus que moi, tu es à la fin de ta vie. C’est bien beau de proposer à quelqu’un qui a vingt-cinq ans de moins de vivre ensemble, mais dans dix ans si ça se trouve tu ne seras plus là et moi qu’est-ce qui me restera, qu’est-ce que je deviendrai ?

- C’est gentil, c’est délicat, je badine.

- Tu trouves ça drôle peut-être, de vivre avec quelqu’un sans faire de projets ? Parce que finalement qu’est-ce que tu me proposes, à part cohabiter ?

- Je ne trouve pas ça si mal. Le reste, les projets, ça vient ensuite, de façon naturelle.

- J’ai bien vu quand je me suis fait avorter le genre de projets qu’on pouvait faire. Pour le reste tout ce que tu as c’est une barque et tout juste de quoi vivre à deux.

Je retiens une réponse acerbe et suggère de prendre un verre. Nous nous installons sur de minuscules tabourets. On nous présente la carte. Les tarifs sont ridiculement élevés et les sièges ridiculement inconfortables. Presque toutes les petites tables alignées sur le trottoir sont occupées.

- Tu as raison je ne roule pas sur l’or, mais vois-tu cette vie je l’ai choisie. J’aurais pu continuer à gagner cinq ou six mille euros par mois sans trop me fatiguer…

- Tu gagnais autant ? C’est ce que tu dis, encore faudrait-il le prouver.

- Tu penses que je mens ? Ça serait bien bête, de se vanter de ce genre de chose. Il n’y a pas de quoi.

- Alors pourquoi tu n’as pas continué ? Tu vivrais à l’aise, au lieu d’hésiter à t’acheter une chemise.

Le ton est passé à la gentille moquerie. Les nuages s’éloignent. Samia a besoin de ces modestes victoires. Je l'en gratifierai, et j’en aurait le cœur net sur notre futur, de même que le passé s'est finalement éclairé, à propos d’Isabelle.

- Tu me disais que tu es venue à Paris il y a vingt-cinq ans. Tu avais donc, ma chérie…

- Seize ans. Tu te rappelles la marche des beurs ?

- Tu étais avec eux ?

- Non, mais je me suis sauvée de chez moi peu après. Peut-être que ça m’a donné l’idée, je ne sais pas très bien.

- Tu étais malheureuse chez toi ?

-Tout allait à peu près bien jusqu’au moment où j’ai eu mes règles. Où je suis devenue une femme, quoi. Alors ma mère a commencé à me pourrir la vie. Je devais avoir treize ans, tu vois que j’ai patienté encore trois ans avant de me barrer. Elle voulait me marier au bled avec un Tunisien, elle me traitait de putain… Bref je me suis retrouvée un soir sur le bord d’une route, mon baluchon à la main. Ma première idée, c’était l’Italie. J’y étais allée en voyage scolaire, à Florence, et ça m’avait fasciné, les monuments, l’art, le soleil… Les gens avaient l’air gai, pas comme à Saint-Étienne. Je voulais apprendre l’architecture, devenir une artiste, ou au moins une spécialiste. C’est normal de rêver à cet âge, hein ? On n’a pas encore l’esprit pollué par la réalité.

- C’est normal, mon cœur. Et tu es allée à Florence ?

- Non. J’étais sur le bord de la route, le soir tombait, je commençais à avoir peur. Jamais je n’ai eu autant besoin qu’on m’aime, qu’on me donne de la force… Non je ne suis pas allée à Florence, je me suis retrouvée à Paris dans un squat. Mais je ne regrette pas d’être partie. C’est ça qui m’a permis d’être ce que je suis… Que ça te plaise ou non.

- Tu aurais aimé être une artiste, c’est ça ?

- Oui, mais finalement c’est ma vie qui est devenue ma création. C’est ce qu’on doit essayer de faire de sa vie : un chef d’œuvre, peut-être jamais achevé, dont nous sommes le peintre.

- Un chef d’œuvre, c’est peut-être beaucoup, non ?

- Si, un chef d’œuvre. Tu ne trouves pas que la vie est le plus beau tableau que nous pouvons peindre ? Chacun avec ses couleurs. Moi je suis heureuse dans ma vie, j’aime ce que je fais, je ne suis pas à plaindre. Tout le monde n’est pas dans mon cas, certes, mais ça je n’y peux rien. Souvent les humains passent à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le bonheur.

- Certainement, mon cœur. Et peut-être que nous sommes passés un peu à côté, jusque-là, tous les deux.

- C’est un peu à cela que je faisais allusion, vois-tu…

Le serveur en tablier bleu à l’ancienne apporte les consommations. Je lui tends un billet de vingt euros, tout juste suffisant. Ce n’est pas avec ma pension que je pourrais vivre à Paris, surtout avec une personne à charge. Car quel genre d’emploi pouvait trouver ma princesse ? Qui reprend :

- C’est drôle ! Quand je me suis retrouvée à Paris dans mon squat avec cette bande de défoncés je ne me suis pas laissé aller. J’ai cherché du boulot et j’en ai trouvé assez vite, comme serveuse dans une crêperie. Tu me vois, habillée en bretonne, avec une coiffe ! Ça a duré jusqu’au moment où le patron a voulu exercer son droit de cuissage. Je suis retournée zoner, mais je me sentais pas à l’aise dans cette bande. Eux ils étaient en révolte contre le système. Moi j’étais seulement révoltée contre ma famille. Je voulais trouver un vrai travail. J’ai vite compris que sans diplôme j’arriverais à rien. Je suis revenu à Saint-Étienne, j’ai repris mes études, j’ai passé mon bac, un bac technique santé et social, puis j’ai fait deux années de fac pour obtenir un brevet d’animatrice culturelle. Je l’ai eu du premier coup !

- Et ta famille ? Comment elle t’a accueillie, à ton retour ?

- C’est simple je suis arrivée, ma mère m’a dit : « Fous le camp, saleté ! ». Je suis partie, j’ai un peu erré puis j’ai rencontré une fille. On a habité ensemble.

- Une homosexuelle ?

- Au début je le savais pas. J’ai découvert l’homosexualité avec elle, ouais. C’était ma première expérience, en dehors d’une petite aventure d’adolescence, à l’école. Même pas une aventure…

Elle finit son verre et a cet air dur que j’ai appris à connaître, comme préludant à un mutisme prolongé ou à une agression plus ou moins ouverte. Plus tard, elle me racontera Pauline. Je propose de continuer notre promenade. Un peu plus loin, nous entrons au « Caméléon », l’un des seuls établissements de jazz des années soixante ayant survécu au raz-de-marée réglementaire et à la rapacité des marchands de soupe.

- Je venais souvent ici quand j’avais vingt ans. Ça n’a pas changé, c’est incroyable…

- Tes vingt ans ici, les miens à Marseille. Où est-ce que tu étais, quand j’avais vingt ans ?

- J’avais quarante-cinq ans donc. Ce que je faisais en quatre-vingt sept ? J’étais revenu à Paris, après une année passée en province. J’avais démissionné d’un poste de Directeur de la Communication. J’étais dans une période de flottement, sur le plan professionnel, puis j’ai recommencé à travailler comme indépendant dans la pub, et les affaires ont été bonnes. J’ai acheté un studio à Bois-Colombes pour loger mon fils, qui avait dix-huit ans. J’avais acheté mon deuxième bateau l’année précédente, je faisais des balades en Corse et en Italie…

Je ne suis pas mécontent de montrer à Samia que je ne vivais pas dans le dénuement, bien au contraire.

- Et tu avais rencontré la mère de ta fille ?

- Non, il s’en fallait de deux ans. En quatre-vingt sept, j’étais séparé d’une femme que j’ai beaucoup aimée. Je te l’ai peut-être dit.

- Je m’y perds un peu, avec toutes ces femmes.

- Toutes ces femmes ! Il y en a bien peu qui ont compté, tu sais, et tu en fais partie. Il y a eu la mère de mon fils, qui s’est tuée dans un accident de voiture en quatre-vingt. Il y a eu Marie-France, que j’ai rencontrée un an plus tard… Au début, ça n’a pas été une relation exclusive, puis ça l’est devenu. En somme, je suis tombé amoureux d’elle…

- Elle avait quel âge ?

- Elle avait trente ans quand on s’est rencontré.

- Tu lui as fait un enfant ?

- Elle en voulait un, dès le début de notre relation, mais ça m’a semblé trop précipité. On se connaissait à peine, et Gaël vivait avec moi. Il avait treize ans. Ce n’était pas facile pour lui, seul avec son père, et ayant perdu sa maman. Bref, je ne voulais pas lui imposer trop vite une belle-mère, et un demi-frère. Il avait besoin de stabilité…

J’hésite. Comment Samia interprétera la suite ? Le décor qui nous entoure est inchangé depuis au moins un demi-siècle : le bar, et au-dessus l’alignement de milliers de « trente-trois tours », le velours rouge de la banquette courant le long du mur, les petites tables, la rampe de l’escalier en colimaçon qui à gauche descend vers la cave… J’identifie le disque : Rollins, Saxophone Colossus.

Après tout, pourquoi le lui cacher ?

- Quand je suis revenu de mon premier voyage sur un voilier, c’était en quatre-vingt un, jusqu’à Dakar, Marie-France m’a annoncé qu’elle s’était fait avorter. Elle ne m’avait pas dit qu’elle était enceinte.

- Décidément c’est une manie, chez toi ! Tu passes, tu baises, on avorte !

- Samia, mon chou, je t’en prie, ne crois pas que ça s’est passé comme ça. Marie-France me disait qu’elle prenait la pilule. Elle a voulu me mettre devant le fait accompli. Je n’y suis pour rien je te le jure.

- Alors, si elle voulait un enfant pourquoi elle l’a pas gardé ? C’est illogique !

- Je pense qu’elle voulait un enfant, mais pas en tant que mère célibataire. En fait on n’a jamais parlé de tout ça, c’est bizarre mais c’est vrai. Elle a dû prendre la décision d’avorter en se retrouvant toute seule pendant presque deux mois…

Un peu comme toi, ma jolie, un peu comme toutes ces femmes qui veulent à la fois l’indépendance et le soutien ; à la fois l’épaule secourable et dicter leur loi ; une absurdité performative. Je poursuis :

- Après ça on est resté encore un moment ensemble, puis nos rapports se sont dégradés.

- Un peu comme nous, après mon avortement.

- Sans doute. Cette rupture, je ne l’ai pas acceptée. J’ai tout fait pour la convaincre de nous retrouver…

- Comme quand je suis venue au Venezuela, après que tu sois parti, et que je t’envoyais des mails...

- Oui, il y a des similitudes. Bref, j’ai fini par convaincre Marie-France de revenir avec moi, mais finalement on s’est séparé…

- Et pourquoi ?

Je fais un geste évasif. Comme Samia, Marie-France était une personne ayant eu une enfance difficile, qui agissait et parlait avec brutalité, qui se contrôlait mal et semblait toujours sur le point d’exploser.

- Deux ans plus tard j’ai rencontré Isabelle. Tu vois, avec toi, il y a eu quatre femmes qui ont vraiment compté dans ma vie, je ne parle pas des liaisons sans implication. J’ai soixante-cinq ans passés, cela ne fait pas beaucoup au total, mon cœur.

- Moi non plus je n’ai pas aimé souvent. J’ai bien aimé Gunther, que j’ai rencontré à Marseille… J’ai surtout aimé Béatrix. Et maintenant, toi.

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