Jeux & interdits

Publié le par René-Pierre Samary

Autre extrait, un peu plus long, de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre, disponible chez Amazon et dans toutes les bonnes librairies (je sais, c'est un peu cher, mais on en a pour son argent : on y trouve de tout).

Après de brèves retrouvailles avec Samia, Frédéric a fait une rencontre improbable avec une toulousaine recrutée sur OnlyYou, et a perdu sur les deux tableaux. Comment un trajet dans un autobus parisien l'amène à quelques réflexions sur les producteurs et les non-producteurs ; où une conversation entre frère et sœur glisse des amours à la politique ; où le lecteur attentif découvre qu'il y a eu, autrefois, un certain aveu, aux troublantes conséquences ; comment une plaque commémorative fait « déraper » Frédéric invoquant l'instrumentalisation de la Shoah.

Chez Iberia, c’est non, comme prévu. Le billet n’est ni modifiable ni remboursable. Heureusement, grâce à une amie de Colette, je dispose d’un pied-à-terre pour mon séjour. Je décide de m’organiser pour tirer le meilleur parti du mois à venir.

Je jouerai au touriste. Je n’ai jamais eu vraiment le temps de visiter Paris, bien qu’ayant toute ma vie habité la capitale. J’irai voir Mathilde aussi souvent que possible. Il y a aussi ma mère, à la maison de retraite. Et ce blouson, oublié sur le bateau, que je dois rapporter à Françoise ! C’était donc une manie qu’elles ont, de semer des traces de leur passage ! Si elle se doute que je suis là depuis six jours, à Montparnasse, à un quart d’heure de chez elle !

Ma sœur m’a invité à dîner. Après avoir longuement consulté le plan des lignes d’autobus, je suis monté dans le 26, qui maintenant se fraye un chemin dans la rue des Pyrénées. Assis à l’arrière du véhicule, je me remémore l’époque de l’avenue Parmentier, qui a précédé celle de la rue de l’Église, les deux endroits où j’ai vécu avec Isabelle. Mon plus gros client se situait à Viry-Chatillon. D’autres avaient leurs bureaux à Boulogne-Billancourt. J’interpelle intérieurement un de ces autophobes que je hais : « Allez vous rendre du onzième arrondissement à Viry-Chatillon, et retour par Boulogne, avec vos dossiers et vos maquettes, sans prendre une voiture ! ».

Chaque déplacement était une épreuve pour les nerfs. Même pour un conducteur habile et connaissant toutes les astuces de la circulation parisienne, même en me jurant de garder mon calme, venait toujours le moment où l’exaspération prenait le dessus. C’était la camionnette de livraison en double file tandis que le conducteur allait faire son tiercé au tabac du coin, c’était la benne à ordure bloquant la rue aux heures de pointe, la conductrice maladroite faisant rater le feu vert. Je revenais de ces rendez-vous davantage exténué par le trajet que par le boulot. Il en était de même pour des millions de gens.

Il me revient à l’esprit une saynète édifiante. C’était, oui, vingt ans auparavant. Près de l’hôpital Bretonneau. J’ai dû freiner pour laisser passer une famille au grand complet qui traverse le carrefour en diagonale, sans se préoccuper des feux de signalisation. Ils marchent tranquillement, l’homme en djellaba, la femme avec ces vêtements longs qu’on ne sait pas encore nommer, les quatre gosses éparpillés autour d’eux. J’ai protesté avec un petit coup d’avertisseur. L’homme s’est tourné vers moi: « T’es pressé toi ? »

Oui j’étais pressé. Quand on ne gagne que ce que l’on produit, et que la vie est chère, et qu’il faut payer en plus pour des gens qui plus ou moins vivent sur le dos de la collectivité, on est pressé mon bonhomme ! À ce carrefour, j’ai eu l’image de deux mondes : d’un côté, celui des producteurs, qui s’échinent à faire de la valeur ajoutée contre vents fiscaux et marées législatives ; de l’autre, celui des improductifs, qu’ils soient ou pas rémunérés pour une activité quelconque.

Ceux-là n’étaient pas forcément des étrangers ou des immigrés, d’ailleurs. La question subsidiaire, néanmoins, restait posée : pouvait-on faire coexister sans une tension bientôt insupportable, dans une même société, le style de vie (contestable) imposé par la modernité, et celui (recevable) d’un style « à l’africaine » ?

Tout ne pouvait qu’empirer : le char de l’État plein à craquer ; des brancarts toujours plus lourds à tirer, hardi petit ! Des actifs qui ne pourraient, finalement, que jeter l’éponge. Je devenais, toujours davantage, un abominable libéral.

Mais que Paris est agréable quand on a le temps ! Je profite de la lenteur de l’autobus, comme au spectacle. Une jeune femme vient s’asseoir, le mobile à l’oreille, tout en tassant son grand sac de toile sur le siège voisin. Le bus redémarre. On est à hauteur de la place Gambetta. Elle a un grand nez pointu, et de beaux cheveux bruns tombent sur ses épaules minces. Elle parle très haut, d’une voix haletante. Je me force à regarder ailleurs. J’entends « dynamique de groupe, tout ce qui est corporel »... Il fallait faire « des trucs diversifiés ». Je comprends qu’elle est intermittente du spectacle. « Il y a de la thune à faire, beaucoup plus que dans le social », explique-t-elle. La brune voisine écoute un moment son correspondant puis affirme : « C’est clair, il faut se caler… »

Une musulmane énorme, empaquetée dans son hijab, s’insère sur la banquette que la jeune femme libère d’un mouvement sec. Je fais un petit sourire à la nouvelle venue. La pauvre a peut-être besoin d’un signe de sympathie. La fille au long nez prend le sourire pour elle et me regarde avec l’air agacé. Une arrogante pétasse. Elle braille dans son putain de téléphone, et elle se plaindrait presque qu’on viole son intimité. Je me dresse à demi, puis me rassieds. On n’est pas encore arrivé aux Buttes-Chaumont.

Je me serre pour laisser de la place à un homme dans la trentaine. Celui-ci se pose après avoir soigneusement tiré sur son pantalon de sport, de ceux qui imitent coûteusement les treillis militaires. Le nouveau venu croise élégamment les jambes. Lui aussi continue une conversation sur son mobile. Quand je me lève pour descendre, je sais que l’inconnu revient de Thaïlande, qu’il est animateur culturel, et qu’il n’a pas encore la nouvelle grille. Il regarde Laurence Ferrari, mais seulement parce qu’il n’aime pas Pujadas. Le bus s’éloigne. Sur ses flancs, il y a une publicité. La photo représente deux femmes épanouies, qui se sourient d’un air complice. « Ma fille et moi, nous partageons tout. » En petit caractères, l’explication de ce teaser vient à côté du packshot. Grâce au « Lift up », la maman a la même peau que sa grande chérie.

Colette :

- Tu aurais dû la baiser, au moins !

Je proteste d’un ton geignard :

- Tu crois que c’est si facile, pour nous ?

Les mains tournées vers le plafond, je prends le ciel à témoin. Ma sœur pense-t-elle qu’il suffit à un homme de décider pour que cela se fasse ?

- Non, sans doute. Tu as raison.

Colette sait bien que les hommes, dans le jeu de l’amour, ne sont que d’humbles quémandeurs, mais mes histoires finissent par l’irriter. Elle m’aime bien. Elle n’en peut plus de me voir m’abaisser à pourchasser de pauvres filles qui n’en valent pas la peine, comme cette Fanny dont je viens de faire un portrait peu flatteur, et pour qui j’ai sorti le grand jeu, huîtres et feu de bois, avec pour résultat de perdre sur tous les tableaux.

Je suis en train de consulter mes mails. Au bout d’un moment, elle ajoute, me tournant le dos :

- Ce n’est facile pour personne, tu sais. Nous, je veux dire, les femmes, nous n’avons pas forcément les hommes que nous désirons.

Elle a été très amoureuse d’un Secrétaire d’État dont elle tait le nom. Il ne pouvait pas bander, tout simplement. Ou plutôt, il perdait sa superbe à chaque fois que l’acte devenait imminent. Elle a tout fait. Bas à résilles, danse des sept voiles, jupe d’écolière. C’était avant le Viagra. Elle a vécu des mois de détresse, ne voulant pas quitter cet homme brillant en raison de ses défaillances, et qui finissait par lui en vouloir à cause d’elles.

Un message de Dominique m’apprend que tout va bien à Puerto la Cruz. « Roudoudou » est revenu de Tortuga et est aussitôt reparti pour la Martinique avec un safran endommagé. Samia était à bord. Elle venait d’apprendre qu’elle avait perdu sa mère. Colette, qui prend des glaçons pour le whisky, fait écho involontairement.

- Et l’autre, le loukoum des sables, elle est partie avec le vieux beau ?

- Eh oui ! Quel salaud ! Mais je vais lui casser la gueule, à la première occasion.

Faut-il lui envoyer un message ? Perdre sa mère, c’est un choc terrible. Je peux montrer à Samia que, même si notre histoire est terminée, il y a un ami qui la soutient.

Colette :

- Parce que c’est lui le salaud ? Tu en as de bonnes ! Ça ne serait pas plutôt elle ? Lui n’a fait que son travail d’homme, tu aurais agi pareil !

Tout en marmonnant un acquiescement, j’écris quelques mots de condoléance. Puis, troublé comme si ce simple mail m’avait rapproché d’elle, j’ouvre le site du « Figaro » en ligne. Je suis accueilli par une publicité. Il s’agit de comprendre la nouvelle attitude, et d’être open. Le visuel représente un homme au style décontracté, debout sur une terrasse, un ordinateur portable dans une main et pianotant de l’autre.

À Saint-Cyr-l’École, Yvette, 69 ans, a été percutée mortellement sur le trottoir par une moto. Youssof a déjà blessé un enfant, toujours en pratiquant le rodéo urbain. Il était connu pour trafic de stupéfiants et conduite sans permis, mais libre comme l’air. Un comité de soutien s’est constitué en sa faveur.

- Tu regardes les nouvelles, hermanito ?

Colette s’est arrêtée derrière moi, avec dans les mains le plateau sur lequel sont posés les verres. J’espère qu’elle n’a pas pu voir le mail adressé à Samia. Que penserait-elle ? Que je m’abaisse encore plus bas ?

Peut-être suis-je en effet devenu l’un de ces mâles timides, générés par des femelles dominantes, des hommes selon leurs goûts : tendres, sensibles, compatissants et doux ; de ces mâles qui assurent leur fonction reproductrice, mais ont été amenés à négliger leur fonction sociale.

Il est vain de se demander si c’est la démission des hommes qui a engendré le pouvoir des femmes ou l’inverse. La gynocratie, après les temps mythiques du matriarcat, et ceux anciens de la matrilinéarité, allait triompher. Dans les temps troublés qui s’annonçaient, ces mâles craintifs allaient être de bien peu de poids face à la testostérone concurrente. Colette, narquoise :

- Alors, qu’est-ce que tu en penses de la première année de mandat de l’homme au Karcher ?

- Je pense ceci : j’ai eu la chance d'être en mer au moment des élections. J’aurais sûrement voté pour ce saltimbanque. Aujourd’hui, j’en serais fort honteux. Il n’a pas mis longtemps à se montrer tel qu’il est. L’an dernier, les Français ont élu un comédien, qui a fort bien tenu son rôle pendant qu'il était sur les tréteaux, mais qui a démontré ensuite que ce lyrisme n'était que talent de bateleur conjugué avec une vulgarité de parvenu. Je comprends qu’on doive faire quelques accrocs à l’élégance pour arriver au sommet, mais lui je crois qu’il bat des records dans la canaillerie. Sa conquête de la Mairie de Neuilly était déjà un chef-d’œuvre. Se marier avec la nièce du maire, dont sa propre mère, deuxième épouse de son père, était la secrétaire de Peretti, ça sentait déjà bien fort son petit Rastignac. Puis il y a le coup Pasqua, le successeur désigné, pour qui travaillait Sarko. Pasqua tombe malade, et Sarko prend la place de son bienfaiteur. Le voilà dans le fauteuil du maire. Un maire, ça célèbre des mariages. Voilà le jeune maire, même pas trente ans, qui branche la mariée, une certaine Cécilia Attias…

- Insiste bien sur « Attias », petit frère !

- D’abord, souviens-toi que je suis ton grand frère, et de sept ans. Attias, en effet. Est-ce un crime de remarquer que Sarkozy est juif par sa mère, qu’il se marie avec une fille Attias, et qu’il est très copain avec Balkany, juif lui aussi, qui a mis en coupe réglée la commune voisine de Levallois avec la collaboration de son épouse née Smadja ? Est-ce qu’il est interdit de parler de l’origine d’un homme politique quand il est juif, alors qu’il est parfaitement normal de le dire s’il est d’origine marocaine, bretonne ou lapone ? Ce n’est plus possible, ces interdits !

- Tu es en train de frôler le précipice. Fais attention à ta conduite !

- Oui, toujours ces fameux dérapages. N’oublie pas que je suis un ancien pilote, je sais jusqu’où je peux aller.

- Eh bien, avec moi, c’est tolérance zéro sur ce sujet. Aucun écart n’est accepté, même contrôlé. C’est comme ça. Bois donc ton whisky, et évite de prononcer le mot « juif » tant que tu es dans mes murs. Tu sais très bien que des origines juives ou des origines lapones n’ont pas du tout le même poids de non-dit.

- Comme tu veux. Pour revenir sur notre Président, dont je suppose que toi, comme socialiste, tu n’as pas voté pour lui…

- Je n’ai pas voté au second tour, si tu veux le savoir. Bayrou au premier tour. Je le trouve touchant. La Ségolène, non, vraiment ce n’était pas possible. Une pareille nunuche ! Mais finalement, je me demande si Sarko valait mieux.

Je finis mon whisky avant de répondre :

- En tout cas, il n’a pas attendu trois mois avant de stupéfier ceux qui avaient eu la bêtise de croire en lui. Ses discours sur la morale en politique, sur mai 68, le cynisme et le relativisme culturel, sur l’excellence, sur l’autorité, en ont fait frémir quelques-uns. Après l’élection, on a tout eu : le Fouquet’s, les vacances sur le yacht de Bolloré, les palinodies sentimentales d’un obsédé du tafanar, la ridicule affaire Guy Môquet… On a eu droit à l’ouverture, avec des nullités bombardées ministres, comme Rama Yade ! Un tel écart entre le discours et les actes… Du jamais vu. Au point que je me demande si ce n’est pas elles, Cécilia et Carla, qui sont aux commandes…

Je porte mon verre à mes lèvres et m’aperçois qu’il est vide. Un peu calmé, je reprends :

- Tu seras d’accord avec moi. La médiocrité des hommes politiques, en France, est quelque chose d’affligeant. On y lit la décadence de ce pays. On a commencé avec un grand homme, on a eu ensuite un brave homme, ensuite un jobard…

- Ensuite, un escroc, précédant une girouette… Tu me l’as déjà dite, celle-là !

- Bon, d’accord je me répète. Et le suivant sur la liste c’est un agité doublé d’un érotomane.

- Pour ça crois-moi, j’ai assez fréquenté le monde politique pour m’apercevoir que c’est une particularité extrêmement commune. Soit ils font de la politique pour satisfaire une libido exigeante, soit c’est l’action politique qui est érogène. En tout cas, les bonnes manières mises à part, on a l’impression de vivre au milieu d’une troupe de mâles en rut. Je te ressers ?

- Pour revenir aux choses sérieuses, je pense retourner pour quelques jours à Peyreladame. Avec ta permission.

- Tu l’as bien sûr. Je vais te donner les clés. Tu vas encore tenter ta chance avec la toulousaine ?

- Certainement pas. Je vais me balader. Ici je n’ai pratiquement rien à faire. Il faut que je tue le temps pendant près de trois semaines, et je ne peux voir Mathilde que le week-end. Encore ne sais-je pas très bien quoi faire avec elle. C’est fini, le bon temps de Pont-sur-Yonne, quand je l’emmenais chez Suzanne...

- Pour en revenir à tes amours, il me semble, mais je me trompe peut-être, que s’il y a quelqu’un qui doit prendre une bonne raclée, c’est elle. Mais tu fais comme tu veux, bien sûr !

- Théoriquement, tu as raison. Mais il faut comprendre que dans sa mentalité à elle, je la rends ridicule aux yeux de tout le monde. Elle est affreusement susceptible. Elle a voulu se venger.

Je suis tenté par une idée. Non, pas si absurde que cela. Subir les embrassements de cet affreux vieillard pouvait être interprété comme une bizarre preuve d’amour. Pour qu’il y ait cette sorte de vengeance, il fallait un sentiment assez fort pour la susciter. Elle n’aurait pas fait cette offrande à quelqu’un qui lui aurait été indifférent.

- Hermanito, je vois que ta fierté est sévèrement atteinte. Mais à mon avis tu te trompes de cible.

Colette fait de fréquents voyages en Amérique centrale. Elle s'est éprise d’un Mexicain, quelque part dans le Chiapas. Elle parsème d’espagnol ses conversations comme autant d’offrandes à cet amour lointain. Ces femmes émancipées et leurs latinos machos ! Simone de Beauvoir, et cette pauvre Florence Cassez ! Colette me propose un autre whisky et ajoute :

- Il y a quand même une question que je me pose. Comment quelqu’un comme toi peut-il en arriver à souffrir pour une personne aussi insignifiante ? Je parle du loukoum.

Je fais d’abord une mimique d’incompréhension, haussant légèrement les épaules.

- Tu sais, l’amour, c’est une maladie qui nous vient comme la rage, comme disait Santillane, et on attrape bien le choléra par la faute d’un tout petit bacille !

Après une nouvelle gorgée de whisky, je reprends :

- Au fond, je ne sais pas trop. L’attirance, c’est magique et maléfique à la fois. On ressens une personne comme son complément naturel. Ce n’est pas parce que cette personne est spécialement belle, ou intelligente, ou aimante, ou qu’elle suggère des voluptés d’exception. C’est comme un magnétisme. Ensuite, on brode sur cette attirance instinctive. On se fabrique des princesses en péril, des belles passantes incomprises… Mon côté romantique.

Elle chantonne : « Et qui vivent des heures grises près d’un être trop différent ». Je lui souris avec affection. Nous avons tant de goûts en commun ! Bien plus que j’en ai jamais eus avec aucune de ses compagnes. Colette objecte :

- Crois-moi, ça ne se voit pas beaucoup ton côté romantique avec les femmes. Je t’ai toujours vu plutôt dur, cynique. Cette pauvre Anna, qui travaillait pendant que tu faisais le joli cœur sur les circuits !

- Le joli cœur ? Je n’ai pas baisé une seule fille qui ait été séduite par ma combinaison ignifugée, assez crasseuse au demeurant, pendant les quatre années où j’ai fait le clown sur les pistes. Les filles, ce qui les attire, c’est le mâle dominant. Quand tu te traînes en queue de peloton, elles t’ignorent, même quand le peloton c’est déjà l’élite. Tout simplement parce qu’elles ne comprennent rien à rien.

Après un silence, j’observe :

- Les femmes, parce qu’elles sont souvent assez cons et assez conformistes, obéissent plus que la moyenne des humains au principe de Girard.

- Et c’est quoi, le principe de Girard. Éclaire-moi, hermanito !

- René Girard, ignorante, a décrit ce qu’il nomme « le désir mimétique ». On éprouve du désir pour quelqu’un, ou quelque chose, parce que quelqu’un d’autre en éprouve également.

- Ce n’est pas très original, il me semble.

-Ce n’est pas l’originalité qui fait l’intérêt d’une pensée, c’est sa pertinence, hermanita.

Je ne suis pas mécontent d’en boucher un coin à ma cadette.

- Et si on dînait, histoire de voir si on éprouve un désir mimétique pour une entrecôte.

- Ou des tripes ?

- Pouah ! Tu ne feras pas avaler ça, un pistolet sur la tempe !

Dans une brasserie faisant l’angle avec l’avenue Secrétan, nous parlons de nos projets.

- Il faudra que tu voies Valentine le plus souvent possible. Je te rappelle qu’elle vient de perdre sa mère, énonce Colette.

- Je sais, je sais…

Colette a tendance à étendre une aile protectrice sur mes proches, dont je me suis éloigné.

- Avec le décès, et sa séparation d’avec son mari, elle a l’air un peu paumé. Elle m’inquiète. Elle a toujours eu ce côté…

- Je sais...

- Elle a besoin de toi j’en suis sûre.

Je soutiens son regard puis baisse les yeux. Qu’est-ce qu’elle sait ?

Les images, que je n’oublierai jamais… le lit où agonise Suzanne, les tuyaux d’oxygène, la pompe à morphine qu’elle étreint de sa main diaphane, et l’aveu, présenté de si étrange façon que je crois d’abord qu’elle a perdu l’esprit ; Valentine, dans la pièce à côté avec les autres, à qui elle a tout dit, évidemment, et que je ne vais plus savoir comment regarder, à qui je ne vais plus savoir comment parler…

- Tu ne manges plus ? Elles ne sont pas bonnes ces tripes ? Tu as perdu l’appétit ? se moque Colette.

Je reprends contenance et finis mon assiette.

- Et maintenant, tu m’apprends que tu n’as jamais vraiment rompu avec cette… cette Françoise, fait Colette, grondeuse. Tu as tort. C’est une femme dangereuse, une déséquilibrée, tu as vu de quoi elle est capable ! Remarque, je m’en doutais. Je n’ai jamais vraiment cru à tes dénégations. Tu ne peux rien me cacher, tu ne sais pas mentir.

Je hausse les épaules. Notre mère disait la même chose quand j’étais petit. « Tu ne peux rien cacher à ta maman ». J’avais commencé à chaparder à douze ans. Elle n’avait rien deviné : c’était la preuve que, pas plus que Dieu, elle n’était omnisciente. Elle n’avait su que le jour où j’étais arrivé à la maison en compagnie de deux policiers.

La serveuse apporte l’addition. Nous partageons la note.

- Ça te dit, de se promener un peu ?

Nous descendons l’avenue Secrétan en direction du métro aérien et de la place Stalingrad. L’air est doux. Une brève averse a fait luire les trottoirs. Les voitures passent en chuintant. Des cageots d’huîtres, devant une poissonnerie, me donnent des envies. Des spéciales bien pleines, c’était une des seules choses qui me manquent, sous les Tropiques.

J’ai accompagné ma sœur jusqu’à chez elle. Une soirée avec Colette me guérit de beaucoup de choses. Si seulement elles étaient toutes comme elle, avec cette sagesse de femme, cette finesse, cette écoute, cette bienveillance… Encore que pour la bienveillance, elle a certainement des progrès à faire ! Quant à son écoute, elle est extrêmement sélective.

L’avenue Secrétan bruit de l’activité de la fin d’après-midi. Les récentes lois sur le tabagisme ont rempli les terrasses. Ces nouvelles contraintes ne dissuadent pas plus que les hausses des taxes sur les cigarettes ; taxes qui bien sûr sont justifiées par d’excellentes raisons, comme tous les vilenies commises par l’État pour retarder la culbute finale.

En descendant vers le métro Stalingrad, j’avise une plaque apposée sur un mur. Un an avant la Libération, soixante et onze enfants juifs ont été raflés dans cette école pour être envoyés à la mort.

Il suffit d’un peu d’imagination pour se représenter ces petits innocents terrorisés, brutalisés, sanglotant, arrachés aux mains de leurs proches, sacrifiés à une idéologie au bout de leur interminable voyage. Il suffit d’un peu d’imagination pour avoir le cœur au bord des lèvres.

Le génocide des Juifs a été une infamie. Son utilisation est une autre abomination. Évoquer ces enfants martyrs pour discréditer ses contradicteurs, ce n’est pas révéler une belle âme…

Oubliant Suzanne, Valentine, Samia, Isabelle ou Françoise, j’attends pour traverser le Boulevard de la Villette tout en suivant le cours de mes réflexions. Ainsi, la monstruosité du crime a fait naître une singularité morale : la sanctification du meurtre de masse absolvait en masse. Singularité morale, parce qui si l’on interdit selon le principe de la responsabilité individuelle la notion de crime collectif – criminel parce que partageant une appartenance avec un criminel -, on doit tout autant rejeter celle d’une irresponsabilité collective – innocent parce que partageant une appartenance avec des victimes innocentes.

L’idée si tentatrice d’une innocence collective est porteuse d’un interdit absolu. L’antisémitisme, qui devrait n’être, comme le racisme, qu’une opinion méprisable, beaucoup l’élèvent imprudemment à la dignité d’un sacrilège. Toute accusation d’antisémitisme vaut excommunication. L’idée fait son chemin, et l’on voit maintenant un autre peuple, peut-être instruit par l’exemple, inventer l’islamophobie, et faire référence à l’antisémitisme pour échapper lui aussi au questionnement, qui fonde depuis plusieurs siècles la culture occidentale.

Ce principe porte en lui de façon latente sa propre démesure. Créer des interdits souverains, c’est mettre en marche des bombes à retardement. L’être humain a un goût irrépressible pour la liberté. L’aventure humaine en est la conséquence. Le contrôle des âmes, pour être effectif, exige toujours plus d’extension. Dès lors, l’hérétique peut être condamné non seulement sur la base de ses dires et de ses écrits, mais aussi sur l’interprétation qui peut en être faite, en créant un climat favorable à l’hérésie. Les interdits absolus peuvent étendre leur champs d’application à l’infini. Non seulement les paroles, les écrits, mais les pensées, les arrière-pensées supposées, et jusqu’à l’interprétation qui peut en être faite de façon malveillante…

En arrivant au métro Stalingrad, il me vient une idée proprement démoniaque, que je caresse néanmoins un instant, comme on effleure une bête dangereuse : l’instrument que constitue pour certains Juifs l’interdit lié à la Shoah, c’est le couteau de Shylock ?

Des plaques sur les murs, devoir de mémoire, l’histoire sclérosée… Passage Choiseul, pas de plaque pour Louis. La bérézina.

J’insère mon ticket, et sens un corps se presser contre le mien. Le resquilleur sourit de toutes ses dents quand je me tourne vers lui, sans animosité. Après tout…

Un groupe de très jeunes filles monte à la station Barbès. Elles parlent haut, provocantes. Leurs vêtements aux couleurs vives se marient avec leur peau sombre. Je les considère avec sympathie, en ayant garde de le montrer. Il faut s’interdire tout ce qui peut être mal interprété.

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