La bagnole qui tue

Publié le par René-Pierre Samary

Autre échantillon de Bye Bye Blackbird, roman socio-sentimental de René-Pierre Samary paru aux éditions Edilivre, disponible chez Amazon et dans toutes les bonnes librairies.

(L'auteur prie ses fidèles lecteurs d'un léger retard de livraison, normalement dominicale, ayant pour excuse la persistance de forts vents d'Est entre Curaçao et le Venezuela.)

Comment l'hypocrisie compassionnelle de Frédéric est cause d'une quatrième réconciliation entre Samia et Frédéric, à Aix-en-Provence, où il la promène dans une bagnole qui tue ; comment il découvre les lois de la gravitation qui gouvernent les relations entre les femmes et les hommes ; comment une habitation HLM lui fait réviser quelques idées reçues.

Le rendez-vous a été fixé à l’entrée de la ville, dans un restaurant rapide. J’ai garé la voiture prêtée par Jean-Yves. En bon camarade, il ne m’a pas tenu grief de ne passer chez lui qu’une seule nuit, rendu indulgent par ce que lui ont laissé deviner mes explications évasives. L’heure du déjeuner est passée. L’établissement s’est vidé. À quelques tables de la mienne s’est installé un groupe qui s’attarde devant des cafés : des cadres commerciaux à en juger par leurs vêtements. Les mots magiques crèvent comme des bulles : groupe de pilotage, feuille de route, solutionner, optimiser, compacter, impacter, synergie, tableau de bord, décliner… Une femme jeune, en jean, parle peu ; sans doute récemment embauchée. À une question posée par son voisin, elle exprime avec conviction sa profession de foi dans un crescendo enthousiaste : « Pour moi, c’est challenge, challenge, challenge ! » La femme dans le monde du travail.

J’ouvre l’hebdomadaire acheté la veille. Les titres portent sur la campagne électorale aux États-Unis. Obama semble se détacher de McCain dans les sondages. On revient sur la libération de Liliane Bettancourt. Les révélations d’autres prisonniers des FARC montrent ce qu’est sans doute la véritable personnalité de cette sainte laïque.

Puis je sors un ouvrage ramené de Paris, relu dans le train. L’histoire de l’Utopie, de Jean Servier. Je pense à une phrase notée pour mon journal : « L’utopie n’est astreinte à aucune obligation de résultats. Sa seule fonction est de permettre à ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas ». Jean-François Revel est mort deux ans plus tôt. Comme il a bataillé, et avec quel talent, pendant trente ans ! Avec quelle pertinence ! Et pourtant, rien n’a changé.

Samia m’a indiqué qu’elle n’habite pas loin. Je quitte régulièrement mon livre pour tenter de l’apercevoir. Je la repère alors qu’elle attend pour traverser l’avenue à quatre voies. Quand elle approche, je m’étonne qu’elle n’ait pas changé, alors qu’on s’est quitté à peine un mois auparavant. Elle va de la démarche délibérée qui lui est coutumière. Je me prépare mentalement à l’éventualité que notre rendez-vous se limitera à cela : prendre un verre, parler un peu, et puis rien d’autre. J’ai prévenu Jean-Yves que je reviendrai peut-être le soir même à La Crau.

Maintenant elle est là. Incrédule, je la regarde s’asseoir à côté de moi sans avoir rien dit de plus que « salut ».

Exactement comme si on s’était quitté la veille ! C’est cela sa force : quelque chose de concentré sur elle-même. Une sorte d’inertie, calculée ou pas.

- Tu n’as pas trop chaud ? Tu veux qu’on se mette à l’ombre ?

- Non ça va.

Elle semble décidée à ne rien dire. J’ai une révélation, bien tardive à mon âge. Cette attitude hiératique, cette immobilité, cette intériorité, qu’on pourrait attribuer à de la paresse intellectuelle (et pourquoi pas), sont un pur produit de l’atavisme féminin. Activement passive, disait Julius Evola. Pas plus que le soleil ne gravite autour des planètes, la femme ne s’abaisse à occuper une autre place que centrale, et immobile. C’est à l’homme, passivement actif (car il subit passivement l’attirance de ce qui l’aimante) de se tourner vers elle, d’en faire le pivot de ses préoccupations. C’est clairement se mettre en état d’infériorité. Samia m’assigne mon rôle sans avoir besoin d’agir ; simplement parce que la force d’attraction suffit pour indiquer l’ordre des préséances.

Et si je me taisais moi aussi ? Cela peut être amusant. Je la regarde. Elle me regarde. Au bout d’un long moment, les yeux au loin, elle prononce :

- Tu sais, je t’en veux pas.

Exactement les mêmes mots ! Mais je ravale vite mon premier mouvement d’indignation, à la lumière de ce que je viens de penser. L’absurdité n’est qu’apparente. Samia s’est sentie obligée de rompre le silence, mais ne peut descendre de son piédestal en demandant : « Tu ne m’en veux pas ? ». Car, à la fin, elle a quand même couché avec le vieux, tandis que moi, Frédéric, je n’ai pas couché avec Fanny. Lequel des deux doit en vouloir à l’autre ?

Je considère Samia et pense fugitivement à Isabelle, à Françoise, à Suzanne. Quel est leur dénominateur commun, à ces femmes, pas forcément représentatives, mais significatives de ce qu’il s’est passé quelque chose ? Quelque chose, peut-être, d’irréversible. Je réponds doucement :

- Je te remercie. C’est bien, tu n’es pas rancunière.

Elle me regarde, l’air indécis. J’ajoute :

- Moi non plus, je ne t’en veux pas. Je n’aurais pas dû aller voir cette fille. Je l’ai fait par orgueil.

- Moi aussi. J’étais en colère. Mais je n’ai pas cessé de penser à toi pendant tout le temps où j’étais sur Roudoudou.

Je me retiens de rire à l’énoncé de ce nom ridicule, et dois refouler la montée d’adrénaline. Fanny, comme rivale, était assez jolie pour ne pas dégrader Samia. Maurice, en tant que compétiteur, m’humiliait. Au bout d’un moment :

- Ça va ? Tu n’as pas trop de peine pour ta mère ?

- Ma mère ? Non, je ne ressens rien. Je t’ai dit qu’elle était très dure avec moi. C’est à cause d’elle que j’ai fugué quand j’avais seize ans.

- Très dure, comment cela ?

- Elle jouait au chat et à la souris avec moi. Elle était le chat, j’étais la souris.

- Et il griffait, le chat ?

- Il tapait. J’avais des bleus partout. J’osais pas me mettre en tenue, à la gym. Une fois…

Elle me raconte l’épisode de la piscine. Je lui prends la main.

- Chérie…

Je la vois enfant, maigrichonne, avec ses yeux noirs pleins de détresse. Elle, d’une voix nette :

- Si je suis venue en France, c’est pour régler les problèmes de succession avec ma sœur. Elle est toujours sur Saint-Étienne. Elle a une bonne situation, elle est greffière. Elle a un appartement, et pas dans la cité, en ville. Moi je n’ai rien. Les années passent, je ne sais pas ce que je vais devenir. C’est aussi pour ça que je suis revenue. Je vais travailler. En Martinique il y a rien. J’ai des pistes, ici et à Marseille… En attendant j’habite chez Rachida. C’est ma meilleure amie. C’est juste à côté. Tu veux venir ?

- Rachida comme Dati ?

- Comme Dati, ouais.

- Ça n’a pas l’air de te faire plaisir, d’avoir comme Garde des Sceaux une personne issue de l’immigration.

- Je m’en fous complètement. Si Sarko s’imagine que c’est comme ça qu’il va faire voter les immigrés pour lui, il est encore plus con que je le croyais.

- Ah ? Bon. Pour en revenir à ta copine, je ne sais pas si j’ai le temps. Il ne faut pas que je reparte trop tard si je veux arriver chez mon ami avant la nuit. Il m’a prêté une voiture rigolote, une sorte de buggy, mais les phares ne marchent pas bien.

- Pourquoi ? Tu veux rentrer aujourd’hui ? Tu ne veux pas passer la nuit ici ?

- Ici ? Tu veux dire chez ta copine ? Je ne voudrais pas abuser.

Épicier, pharisien !

- Tu plaisantes, chez elle c’est comme chez moi. Rachida c’est une sœur pour moi.

- Je ne sais pas. Écoute, on va aller chez elle et puis je déciderai. Ça te va ?

- Comme tu veux.

Nous nous installons dans la voiture, que Samia trouve « marrante ». À un passage pour piétons, je laisse passer un groupe de garçons d’une douzaine d’années, qui s’exclament : « T’as vu la bagnole ! Elle tue ! ». Samia reprend, en imitant leur accent. Je pose un baiser sur ses doigts. Si cela pouvait être toujours comme ça : un sentiment de complicité, la certitude de toujours compter sur l’autre, quoi qu’il arrive, l’association inconditionnelle de deux forces… Je voudrais le lui dire, mais avec elle les mots sont souvent piégés.

Quatrième retour, si mes comptes sont bons.

Rachida habite un trois-pièces dans un groupe d’HLM. J’entre avec ma collection d’images d’Épinal, et je suis surpris. Pas d’épaves sur le parking fermé, un escalier propre, pas de graffitis aux murs. Les boites aux lettres, dont une bonne moitié portent des noms à consonance maghrébine, sont en bon état. Samia :

-Rachida n’est pas là. Elle rentre vers quatre heures. Sa fille je ne sais pas. Sandra est supposée être au lycée, mais j’ai l’impression qu’elle n’y met pas beaucoup les pieds.

Un chien aboie éperdument.

- C’est Djali. Heureusement que je suis là pour sortir cette pauvre bête. Elle, je veux dire Sandra, elle s’en occupe pas du tout.

- Qu’est-ce qu’elle fait, ton amie Rachida ?

- Elle est technicienne de surface. Elle travaille à l’hôpital de neuf heures à quatre heures de l’après-midi. Elle a aussi un deuxième boulot, de dix heures du soir à trois heures du matin, pour nettoyer les locaux d’une entreprise.

- Elle est bien courageuse. Elle a vraiment besoin de tant travailler ?

- Ouais. Il y a le loyer, la voiture… Et puis elle se prive de rien et Sandra non plus. Les sorties ça coûte cher.

- Deux télévisions, tout le confort, non, elle ne se refuse rien, elle a bien raison si c’est ce qu’elle veut, je constate en suivant Samia dans le salon puis dans la cuisine.

- Et tu n’as pas vu la chambre de la petite. Une autre télé, une chaîne hifi, et tous ces journaux ! Elle achète au moins pour vingt euros, chaque semaine, de ces conneries de Gala, Voici, Closer, Public, Oops… Il y en a sans arrêt des nouvelles de ces merdes, et elle se jette dessus… Je lui dis qu’elle fout son argent en l’air mais elle veut rien savoir, elle est têtue comme une moule !

Je pense à Fadela Amara, pour qui il le fallait pas « battre la poulpe ». Ce doit être un jeu de mot. La chambre principale est encombrée de sacs et de valises. Des posters et des photos couvrent un mur. Il y a le Che, une grande affiche de Bob Marley, et plusieurs clichés d’un mulâtre d’une trentaine d’années avec des dreadlocks, auprès d’une moto rouge.

- C’est l’ancien ami de Rachida, il est Antillais mais a toujours vécu en France, commente Samia. Là ils sont tous les deux.

Un autre agrandissement montre une forte femme, debout, qui enlace le même garçon à califourchon sur la moto.

- C’est le père de Sandra ?

- Non, c’est son beau-père, ou plutôt c’était. Ils ont rompu il y a un an et quelques. Rachida ne s’en remet pas. Il garde de bons rapports avec Sandra. Enfin, je veux dire qu’ils se voient souvent, mais c’est un imbécile qui la pourrit en lui disant qu’elle est la plus belle, qu’elle sera plus tard vedette de cinéma, enfin toutes sortes de conneries qui lui tournent la tête à cette petite. Le père de Sandra est Algérien. Enfin, je veux dire, Français algérien. Il est retourné en Algérie, il est à la retraite. D’ailleurs j’y pense, il doit être au moins centenaire...

- Question de climat, sans doute.

Un coin de voile se soulève sur l’étonnante longévité de certains retraités lointains, sans que cela paraisse intéresser les responsables d’organismes connus pour l’attention tatillonne avec laquelle sont traités les dossiers d’ayant-droits plus ordinaires. Mais l’inanité de tout contrôle étant évidente, ceci explique sans doute cela.

- Alors tu restes ?

- Mais, bon, c’est sa chambre à Rachida. Je ne vais pas lui prendre sa chambre à ton amie. Il n’en est pas question.

- Ne t’en fais pas, elle n’y dort jamais, depuis qu’elle n’est plus avec son copain. Ça lui rappelle trop de souvenirs, elle dit. C’est moi qui couche ici. Elle dort sur le canapé dans le salon.

J’insiste frauduleusement :

- Alors tu es sûre que ça ne va pas la déranger que je reste ici ?

- Absolument sûre. Je lui ai demandé quand tu m’as appelé hier soir. Elle sera très contente de faire ta connaissance. Je lui ai beaucoup parlé de toi.

Attendrissement. Samia, décidément, ne doute de rien. Je la prends doucement par les épaules. Elle se laisse aller. Je retrouve ses lèvres, pour un rapide baiser.

- Si je dois rester ici, il faut faire des courses. De quoi lui offrir un bon repas à ton amie, à moins qu’elle ne préfère aller au restaurant…

- On dînera ici, si tu le veux bien. Elle est crevée, en semaine, avec toutes ces heures de boulot. Elle se rattrape en fin de semaine, côté sorties.

- On emmène Djali ?

- On va le promener, mais on le ramènera pour faire les courses, il nous embêterait.

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