Champagne !

Publié le par René-Pierre Samary

Pour ceux et celles dont la patience ne s'est pas lassée, nouvel extrait de Bye Bye Blackbird. Qu'ils se rassurent ! Nous en sommes au cinquième rabibochage entre Samia et Frédéric, et ce sera le dernier. Néanmoins, le suspense continue. Arriveront-ils enfin à conjuguer leurs différences ? Vous le saurez au prochain épisode.

Où des verres dépolis interdisent l'accès au paradis ; pourquoi Frédéric se traite de con ; comment il se fait valoir ; où l'on évoque La Famille Fenouillard ; où l'humour de Samia s'arrête au premier étage.

À dix-sept heures, je gare la voiture dans le parking de l’aéroport.

Point Salines n’offre pas beaucoup de commodités. Il faut rester dehors, face à des portes coulissantes aux vitres dépolies.. Une barrière empêche qu’on s’approche de trop près. Un agent de police en grande tenue surveille. Un écran vidéo, suspendu au-dessus de la porte, informe des arrivées. Le vol est on time. Je m’accorde une dizaine de minutes pour boire une Carib, puis reviens prendre ma station. Les portes s’ouvrent et se referment, donnant à chaque fois un aperçu trop bref sur la foule encerclant le tapis à bagages.

L’avion a atterri depuis une heure, et le flot des passagers se tarit peu à peu. À l’une des personnes émergeant du sas magique, je demande d’où elle vient. Est-ce qu’il y a encore beaucoup de personnes qui attendent leurs bagages ? Non, presque plus.

Un autre vol, en provenance de Francfort, est arrivé. Des groupes compacts d’Allemands commencent à jaillir au-dehors. Exaspéré, je les vois comme une longue colique que les portes libèrent, ces touristes que je suis des yeux jusqu’au car qui va les emmener dans ces hôtels où ils passeront la semaine à bronzer stupidement avant de retrouver leurs brumes nordiques, leur appareil photo plein à craquer de souvenirs idiots. Moi aussi, je peux faire du Samia !

Mais qu’est-ce qu’elle fiche, à la fin ! Cela fait plus d’une heure que son avion a atterri. Il me vient une pensée horrible. Non, ce n’est pas possible.

Une autre Carib, tout en surveillant la sortie. Il n’y a pas d’autre vol annoncé après celui de Bruxelles, à dix-huit heures trente-trois. Une demi-douzaine de personnes font encore face aux portes. Je me renseigne auprès d’une dame à l’air avenant. Elle attend un employé de l’aéroport. Pour le reste, elle ne peut rien dire. Profitant de la sortie des derniers groupes de Belges, j’essaie de me glisser à l’intérieur. Le cerbère en bel uniforme me fait signe, gentiment mais impérativement. Pavoisé d’amabilité, je lui explique tant bien que mal mon problème. L’homme me désigne un téléphone mural. Mais la monnaie ? C’est gratuit. Il suffit de composer le 311. Plein d’espoir, je m’exécute.

Je raconte le vol, l’attente d’une Française. Je fais la description d’une femme d’environ quarante ans, très brune. Comment dire de type maghrébin, à Grenade ? Arabe ? Cela risque de créer la confusion. Non, on ne peut me renseigner. Il faut que j’attende. Je ne fais que cela, depuis deux heures ! Mais je patienterai, jusqu’à la fermeture de l’aéroport s’il le faut. J’ai oublié d’emporter de quoi lire. Quel con !

Autour de moi, il n’y a plus que trois ou quatre personnes. La grosse femme avenante a disparu.

Fataliste, je commence à accepter l’impensable. Et puis soudain c’est elle.

Elle porte deux sacs, l’un à la main, l’autre en bandoulière. C’est le sac Puma en plastique de notre première rencontre, dans l’escalier.

Est-ce à cause des bagages, ou de sa tenue inadaptée aux Tropiques ? Elle me semble toute menue. Je sors de l’ombre. En m’apercevant, elle a ce sourire narquois, ce regard en-dessous, que je retrouve enfin. Elle laisse tomber ses sacs et on s’étreint longuement. Tandis que nous allons vers le parking, elle explique : ses affaires absentes du tapis, l’attente, la réclamation et finalement l’explication. Ses bagages ont été soigneusement fouillés, et elle aussi. « Une Arabe, ça ne pouvait être qu’une trafiquante, évidemment ! » Elle regrette de m’avoir fait attendre, et craignait que je ne sois parti. Sur la route de Saint-Georges, elle admire les magnifiques décorations de Noël qui ornent les grands hôtels. Je lui rappelle :

- Le réveillon, c’est après-demain. Tu as envie de quelque chose de particulier ?

- Rien, je veux juste rester seule avec toi sur le bateau. Et puis j’ai quelque chose que les douaniers ne m’ont pas volé. Et comme ça, j’aurai eu deux réveillons cette année. La veille de mon départ on a fait une petite fête chez Rachida avec les voisins… Mais je te l’ai déjà dit, c’est vrai excuse-moi.

Les derniers jours à Aix ont été difficiles. Il était temps qu’elle parte. Tout ça est la faute de Sandra, qui racontait n’importe quoi à sa mère afin de pourrir sa belle relation avec Rachida.

- Cela faisait combien de temps que tu habitais chez elle ?

- Je ne sais pas… Quelle importance ? Trois mois environ. Pourquoi tu me demandes ça ? Mais, dis, tu es sûr que tu es sur le bon côté de la route ?

- Tout à fait mon cœur. Ici on conduit à gauche. Ça fait bizarre, hein ? Au début, il faut faire attention, mais j’ai l’habitude.

Pas mécontent de me faire valoir à ses yeux, j’évoque les années où j’ai fait le clown sur les circuits. J’allais souvent à Londres, quand j’avais besoin de pièces détachées pour sa voiture. Pour la faire rire, je lui raconte comment j’ai passé une nuit glaciale, recroquevillé dans des toilettes publiques, n’ayant pas de quoi m’offrir l’hôtel.

- Tu ne m’as jamais dit que tu as fait de la course automobile. Tu es bien sûr que tu n’es pas en train d’inventer ?

- Pour ce que j’ai fait, vois-tu, il n’y a pas de quoi le crier sur les toits. Je me suis contenté de jouer les chicanes mobiles, pendant quatre ans.

- Et sur quel genre de voiture tu courais, si tout ça est vrai ?

- En formule trois. Tu sais, ces petites monoplaces, avec les roues en dehors.

- Comme celles qu’on voit à la télé ?

- Oui, enfin, en plus petit.

- Comme des kartings alors ?

- En un peu plus gros. Voilà, ma chérie, on est arrivé.

Le gardien ouvre la barrière, et je gare la voiture près du Yacht Club.

Je ne l’ai pas mis sous verre, mais j’ai disposé le dessin de Samia en bonne place, sur un équipet du carré. Elle sourit en le voyant, sans faire de commentaire, puis se change.

- Enfin, je retrouve le ciel tropical, les étoiles… Et toi, mon amour ! dit Samia en s’asseyant dans le cockpit.

- Et les moustiques. Je vais chercher du off. C’est le seul inconvénient, au lagon, les moustiques. C’est comme un lac mais ça manque d’air.

Je reviens avec le vaporisateur et un seau rempli de glace.

- Tu m’excuseras, mon cœur, ce n’est que du vulgaire plastique. Tu mériterais un seau en argent, mais le résultat est le même.

Au second voyage, j’ai dans les mains deux verres et une bouteille de Mumm rosé. Elle s’exclame :

- Oh ! Tu y as pensé ! Et moi qui allais te demander de mettre le mien au frais !

Elle a acheté deux demi-bouteilles, à Heathrow. Je pense à la modicité de ses revenus, et me sens inondé de tendresse. Nous trinquons à notre amour, à nos bonheurs futurs, et finissons ainsi la bouteille. Samia s’endort dès qu’elle est couchée. Le lendemain matin, nous faisons l’amour. Elle me confie ensuite :

- J’étais inquiète, tu sais. Je pensais à ce qui s'est passé à Paris, j’avais peur que tu n’aies plus envie de moi, que le désir se soit enfui. Je me demandais ce qui était arrivé, si c’était à cause de ça ou à cause de Françoise qui nous a dérangés au mauvais moment…

Je la rassure. Elle le voit bien, que je suis toujours autant attiré par elle. Non, ma panne c’était plutôt le stress, parce qu’on allait se quitter et que je n’étais pas sûr de la revoir. Françoise ? Non. Ça n’avait rien à voir, j’affirme sans en être certain. Ce qui est sûr, c’était cette douleur au genou.

Elle reste pensive, les yeux vers le vaigrage.

- Dis donc, tu m’as dit que tu avais tout nettoyé, du sol au plafond, je vois que tu en as oublié. À moins que tu n’aies été dérangé en plein boulot par quelqu’un, qui n’était pas moi !

- Ah non ! Tu ne vas pas recommencer, avec tes imaginations ! Mon amour, j’ai un peu oublié le haut c’est vrai. Mais regarde les murs, le sol : impeccables !

- C’est vrai, ce n’est pas mal, mon ange. Je te félicite. Si tu te retrouves sans un rond, je te ferai embaucher par Rachida.

- Elle doit en avoir marre, elle, du boulot.

- Et avec une fille pareille en plus ! Elle a fini par nous fâcher, moi et ma meilleure amie, pratiquement ma sœur. Quelle garce !

- Fâchées ? Vraiment ?

- Bon, je préfère ne pas en parler. Dis-moi plutôt ce que nous allons faire ces jours-ci.

Le programme comporte d’abord la visite de Grenade, en profitant de la voiture. On nous voit aux Concord Falls, à Dougaldson, à Victoria où nous cherchons vainement les pétroglyphes, au Morne des Sauteurs où nous nous approchons de la falaise d’où se sont précipités les farouches Indiens Carib plutôt que de se rendre. On nous voit en train de déjeuner à Greenville, nous revenons par la route intérieure, non sans aller marcher, dans la fraîcheur de l’altitude, jusqu’au grand étang, vestige d’un ancien cratère, et aux chutes d’Annandale. Le lendemain, nous explorons la partie sud de l’île. Samia voudrait retrouver l’endroit où elle s’est arrêtée avec « Voltigeur », cinq mois plus tôt. Mais les mouillages sont généralement inaccessibles par la route. En revenant, nous stoppons dans un magasin de sport du centre commercial. Les palmes ne sont pas à la bonne taille. Nous irons dans d’autres magasins. En fin d’après-midi, je ramène la voiture à Saint-Georges. Nous rentrons à pied au lagon, en déambulant amoureusement dans les rues de la capitale.

Je propose, pour la forme, de faire un dîner de réveillon dans restaurant proche, d’aspect faussement chic. Comme je l’ai espéré, elle préfère passer une soirée tranquille, juste tous les deux en buvant du champagne. Il y a deux boîtes de foie gras, cadeau de ma mère, gardées depuis longtemps. On les mangera en pensant à elle. Samia déteste le foie gras, mais fera un effort. Un dinghy approche. C’est Jérôme, mon voisin. Je l’invite à prendre un verre, et le présente à Samia comme le copain qui a emmené la vieille cuisinière. Jérôme demande si nous irons faire un tour au Yacht Club. Il y aura certainement une bonne ambiance.

- Qu’est-ce que tu en penses ma chérie ?

- Oh, moi les réunions… Mais allons-y faire un tour, mon chou, je suis sûre que ça te fait plaisir.

- Juste un moment, alors.

Une fois seuls, je m’intéresse à ce qu’elle va se mettre. Elle hésite.

- Et ta robe blanche ? Tu l’as avec toi ?

- Bien sûr. Tu sais, cette robe je ne l’ai jamais mise, depuis Saint-Martin. Je l’avais avec moi en Colombie, je pensais à toi en la regardant.

Elle me l’a déjà dit, je m’en souviens : dans un de ses mails, juste avant que je ne succombe encore une fois. Je la prends dans ses bras.

- Tu sais, je crois que c’est pour de bon, cette fois-ci mon amour.

- Moi aussi je le crois. Je ne t’ai jamais tant aimé. Je vais me faire belle pour toi. Tout le monde va être jaloux.

Effectivement, il y a de longs regards quand nous entrons au Yacht Club. Un vieil Italien, navigateur sans but, fait une profonde inclination du buste au passage de Samia.

Sa robe blanche, toute simple, à peine décolletée, tombe à mi-hauteur de ses jambes minces. Ses seins bougent librement sous le tissus léger. La puissance de ses épaules nues contraste avec la féminité de sa tenue. Quand elle lève les bras, elle dévoile une petite houppe de poils noirs, adorable à en rougir, comme dit Musil dans Trois femmes. Elle est ambiguë et séduisante, inquiétante et fascinante, sauvage et superbe, du moins à mes yeux. Pour les autres, elle est peut-être simplement étrange. J’en suis fier. Je regarde avec équanimité les autres femmes, horribles ou simplement ordinaires, comme cette sympathique Américaine dans la cinquantaine, mince et sportive. Je tire un tabouret pour Samia, m’assois à mon tour.

- Toutes ces femmes… Comme elles sont laides, tu ne trouves pas ? Les hommes, à la rigueur…

- Et moi, comment tu me trouves ?

Je fais mine de l’examiner attentivement, du haut en bas et de bas en haut, avant de déclarer :

- Toi ? Je te trouve… regardable.

- Regardable ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

Par le ton et la mimique, j’essaie de mettre une myriade de points sur autant de « i ».

- Regardable. Mais tout juste !… Bon, il va bien falloir que je m’en accommode.

Elle me fixe, courroucée.

- Mais… tu te rends compte de ce que tu dis ?

Il faut freiner d’urgence, rétrograder en catastrophe, parer les écueils !

- Ma chérie, je voulais juste dire qu’elles ne t’arrivent pas à la cheville. Je blaguais…

Elle se détourne, l’air mauvais. Je plaide :

- Ma chérie, c ‘est un malentendu. Je te trouve très belle. J’ai voulu plaisanter. Faire de l’humour.

- Alors, pour toi, dire à la personne que tu aimes qu’elle est tout juste regardable c’est de l’humour ? Décidément tous les deux nous ne parlons pas le même latin. Mais ne t’en fais pas j’ai l’habitude de tes gentillesses.

Je voudrais bien la présenter aux habitués, dont quelques-uns sont devenus, depuis un mois, des copains : une dizaine de navigateurs venus du monde entier. Justement, Cindy l’Américaine vient vers nous, sourire aux lèvres : why don’t you join us ? Apprenant qu’elle aussi est française, elle demande à Samia, dans un français rudimentaire, si elle est là depuis longtemps, si elle se plaît à Grenade, et ainsi de suite. Samia répond par des monosyllabes, de l’air lointain d’une princesse sollicitée par une inférieure. L’Américaine désigne le billard.

- Would you like… playing pool ?

- I not know to play good. Solo un poco.

Cindy lui assure que c'est facile et qu’elle va lui apprendre. Heureux, je les regarde s’éloigner vers la table en contrebas de la salle principale. De mon tabouret, je vois Cindy passer son bras autour de la taille de Samia pour rectifier sa position, lui montrer où frapper la boule. Toutes deux éclatent de rire quand le coup est réussi, ou aussi bien quand il est raté. Le vieil Italien sans but, dont j’ai plus d’une fois enduré les interminables discours et dont je ne réussis jamais à se rappeler le nom, vient vers moi. Il m’exprime ses félicitations pour la beauté de son épouse, car c’est mon épouse, non ? Je dis que oui c’est mon épouse. Cindy, près du billard, nous appelle. Qu’on vienne faire une partie avec elles, les deux femmes contre les deux hommes. L’équipe féminine gagne, et on arrose ça. D’autres tournées suivent. On commence à danser. Le vieil Italien invite Samia, cérémonieusement. Cindy se joint à eux, se dandinant sans grâce, et j’y vais à mon tour. À minuit on s’embrasse. Nous partons parmi les derniers, un peu ivres. Je prépare une omelette aux herbes pour accompagner le foie gras offert par Madeleine Dallouste-Broussard, qui gît depuis un mois au cimetière de Passy.

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