Douce serait la chute

Publié le par René-Pierre Samary

Échantillon poivré de Bye Bye Blackbird. On en arrive aux derniers épisodes, et le suspense est à son comble : Samia et Frédéric vont-ils enfin réussir à cohabiter plus d'une semaine d'affilée ?

Où l'auteur vous invite à passer le soir du Nouvel An chez des amis, à Carriacou ; où Frédéric est à deux doigts de succomber à la tentation.

Les invités arrivent, chargés de récipients et de bouteilles. Mimi s’active à la cuisine pour le plat principal, un couscous de la mer avec poissons et langoustes. Je discute avec les copains, anciens ou nouveaux. Je viens de faire connaissance de Pascal, skipper et propriétaire d’une goélette en acier d’une trentaine de mètres, avec laquelle il revient du Grand Sud. Il a fait du charter pendant plusieurs années du côté du Cap Horn et de Magellan avec sa femme et son fils âgé de six ans. Pascal peut être considéré comme un vrai navigateur, pas un plaisancier, serait-ce au long cours. D’allure insignifiante, il ne tranche pas du vieux loup de mer. Il pourrait tout aussi bien être un petit fonctionnaire ou un gardien de square, s’il n’avait, pour des yeux exercés, le regard de celui qui en a vu d’autres. Samia circule entre les groupes et la cuisine, verre en main. Je l’appelle pour la présenter.

- Pascal. Tu sais le gros voilier à notre gauche.

Elle a remarqué le bateau de Pascal, et a jugé que « ça c’est un vrai bateau ». Pascal nous invite à bord, quand on voudra. Je raconte mes problèmes de gréement. J’ajoute que sans le coup d’œil de Samia, j’aurais démonté un hauban en bon état.

- J’étais en train de faire comme le chirurgien, qui coupe la bonne jambe ! Quel con ! Heureusement qu’elle a vu le problème !

Pascal acquiesce, se demandant peut-être le pourquoi de ce discours appuyé. Estimant avoir fait mon devoir à l’égard des besoins de valorisation de ma compagne, je passe à autre chose. Pascal va effectuer un certain nombre de travaux dans les Antilles, à Grenade ou en Martinique, avant de monter vers Saint-Pierre-et-Miquelon. J’ai des futurs moins ambitieux : la Colombie, les San Blas, l’Amérique centrale, le Rio Dulce au Guatemala… À minuit, on s’embrasse. Samia danse toute seule. Je vais la rejoindre. Quelques cris d’encouragement s’élèvent quand je l’embrasse sur la bouche. Je lui souffle à l’oreille que je l’aime. Elle réplique « te quiero, te quiero por todo el ano ! »

Il ne reste plus de champagne. On est passé aux boissons fortes, rhum et whisky. Albert est allé se coucher. Mimi s'est endormie dans un transat. Samia se plante devant elle et ondule. Les invités partent peu à peu. Ils se retournent en entendant Samia déclarer d’une voix forte : « Mimi, je danse pour toi ! » Je réussis à l’entraîner hors de la maison.

D’une démarche hésitante, nous prenons le chemin du wharf des petits cargos où nous avons laissé l’annexe, de l’autre côté du village. Elle se serre contre moi. Je la soutiens quand elle titube, et pense à cette soirée. C’est la première fois que nous passons un Nouvel An ensemble. Au fond, je me suis trompé en croyant que l’alcool la rend systématiquement agressive. La boisson ne fait qu’accentuer son humeur du moment. Ce dont Samia a besoin, c’est de comprendre que le monde entier n’est pas ligué contre elle. Tant qu’elle a ce sentiment, ses manières abruptes provoquent un rejet où elle voit une preuve, alors qu’elles en sont la cause. L’esprit embrumé, j’essaie de me rappeler qui a dit que les dieux se moquaient… non : se riaient ; se riaient de ceux qui déplorent les effets dont ils bénissent… Bénissent ? Chérissent ?

Nous embarquons dans l’annexe. Je retrouve mes automatismes : éviter la bande de sable, aborder le bateau, accrocher le dinghy… Samia demande si elle peut prendre une douche. Me souvenant de l’incident de Saint-Martin, je sais répondre « bien sûr ma chérie », et en prend une à mon tour. Nous nous essuyons mutuellement.

Allongés, nus, l’un contre l’autre. Il n’y a pas un souffle de vent. Les étoiles scintillent. Bouches et sexes soudés, nous ne faisons qu’un. Vains efforts, car on ne peut rien dérober du corps qu’on embrasse…

Avant de m’endormir, je fais le bilan, selon une vieille habitude. Malgré ses forfanteries, Samia semble inapte au voyage nautique, qui demande patience, endurance, résistance au stress, dévouement permanent au bateau, et surtout, acceptation du principe de l’autorité compétente : en mer, il n’y a pas de place pour les natures rétives. Même le capitaine, qui paraît jouir des pleins pouvoirs, n'est que l’officiant des véritables maîtres à bord : le navire, et les éléments. Alors, notre avenir ? Mettre le bateau au Marin, elle travaillerait ici ou là, on ferait comme les autres des petites virées dans les îles. Le reste du temps, pendant des mois, « Marjolaine » serait transformé en caravane flottante, et moi-même en retraité tropicalisé…

Pourquoi pas, au fond ? Autrefois, j’ai bien renoncé, pour Isabelle, aux grands projets de vie en mer. Pourquoi ne pas envisager la même chose pour Samia ? Puis je songe à la façon dont Isabelle m’a récompensé…

Je me concentre. Mon père est mort à quatre-vingt cinq ans. Si je vis jusqu’au même âge, c'est bien peu, pour décider de les gaspiller entre l’Annexe, le Quai 13 et le Mango…

Je l’aime, c’est certain, sans trop savoir pourquoi. Sans doute parce qu’elle touche quelque corde sensible, qui fait résonner mon instinct de protection ; parce que je la sens fragile, à tort ou à raison… Et d’autant plus pitoyable qu’elle joue les hercules de foire. C’est le piège dans lequel nous font tomber répétitivement nos hormones mâles. Et elles n’ont pas besoin d’être bien malignes pour nous y faire chuter. On saute tout seul dedans. Et je me répète : après tout, pourquoi pas ?

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