La Marjolaine de la chanson

Publié le par René-Pierre Samary

Extrait salé de Bye Bye Blackbird, en vente sur Amazon, et dans toutes les bonnes librairies.

Où l'auteur vous invite à tirer quelques bords entre Grenade et Carriacou ; où Samia montre son sens aigu de la propriété.

Il est dix heures du matin. Deux heures ont été employées pour remonter sous grand-voile et moteur les quelques dix milles de la côte sous le vent jusqu’au nord de Grenade. À la hauteur de Gros Point, les rafales commencent à se faire violentes, et quelques petites lames inondent la plage avant. Je réduis de quelques tours la surface du génois, et vais sur le passavant bâbord régler le point de tire. En quittant Saint-Georges, j’ai pris un ris dans la grand-voile. Avec deux ris, le bateau serait moins gîté, mais il n’aurait pas assez de puissance. Je règle le pilote de façon à conserver un angle constant avec le vent. Il n’y a plus qu’à observer, à surveiller, à optimiser la route, et à fignoler le réglage des voiles, jusqu’au premier virement de bord, dans trois ou quatre heures. En route directe, les quelque trente milles à parcourir peuvent se faire en une demie journée. Mais il s’agit d’en faire une bonne cinquantaine, et au près serré, avec un flot déportant à l’Est. J’estime qu’il faudra dix ou douze heures. Le vent n’est pas exactement dans le nez. Il s’en faut d’une dizaine de degrés. Certains bords seront plus longs que d’autres, qui serviront plutôt à se recaler. Samia me regarde m’activer sans poser de questions. Je lui souris de temps en temps pour lui signifier que tout va bien. Je lui donne un vêtement de mer pour se protéger des embruns. Elle fait la moue en considérant les taches d’huile dont la veste est maculée.

Finalement, je ne regrette pas d’être parti malgré ces conditions défavorables. « Marjolaine » marche bien, comme doit marcher une machine conçue et réalisée pour faire sa besogne, et qui l’accomplit avec fidélité et conscience. C’est la Marjolaine de la chanson, celle qui a de plus nobles façons.

Ce n'est pas mal, non plus, d’éprouver le bateau dans des conditions un peu sévères. La mature, obliquement pointée vers le ciel bleu, oscille au rythme des lames courtes. Les voiles, bien cambrées, transforment comme par magie un fluide invisible en énergie. Je visualise les filets d’air déviés par le génois, canalisés entre celui-ci et la grand-voile, exploités au mieux avant de s’échapper le long de la chute. Je me représente les filets d’eau circulant le long de la quille et des safrans, obligeant le bateau à garder le cap, courageusement… Enfin, à le garder aussi bien que possible ! La dérive est importante, avec cette mer, et le courant n’arrange pas les choses. Et puis, « Marjolaine » est un robuste bateau de voyage, pas un Class America ! Je jette un coup d’œil sur un répétiteur, avant de quitter l’hiloire de cockpit pour m’asseoir près de Samia.

- Six nœuds sur le fond. Pas mal !

J’espère qu’elle me demandera pourquoi « sur le fond ». Ou bien elle le sait déjà, ou bien elle s’en fiche, mais elle ne réagit pas. Au bout d’un moment, elle déclare :

- Si je comprends bien, tous les capitaines pensent que leur rafiot c’est la septième merveille du monde. Tu aurais entendu Sam parler de son tas de ferraille !

- Ouais… C’est tout à fait ça.

Je me penche pour observer la chute du génois, que j’entends battre par moments. Penché sur le gros winch, je fais un tour de manivelle en m’aidant des deux mains.

- Ça va, mon chou ? Tu te sens bien ?

- Ça va. Mais ce que je me demande c’est pourquoi tu t’amuses à faire tous ces zigzags alors qu’il suffirait de mettre le moteur. Personne ne fait comme toi. Alors je ne sais pas si c’est toi, ou les autres, qui ont raison.

- Ma chérie, ce n’est pas la question. Chacun navigue comme il veut. Ce qui est certain, c’est qu’avec ce temps-là, au moteur, on n’avancerait pas et le bateau souffrirait à taper de face dans le clapot. On va finalement aussi vite en tirant des bords, du moins tant qu’on n’a pas une puissante mécanique. Mais alors, ce n’est plus un voilier, c’est un fifty. Moitié bateau à moteur, moitié bateau à voile…

- Oui, oui, tu as raison, totalement raison, comme toujours. Mais je suis claquée, laisse-moi un peu…

Et elle parlait de traverser le Pacifique !

Le louvoyage par mer formée, c’est amusant mais à petites doses. Au bout d’une dizaine d’heures, ça lasse. Surtout quand la nuit tombe, que le vent semble forcir plutôt que le contraire, et ne pas adonner ; et encore plus quand on a la sensation que quelque chose ne va pas, que le bateau peine, qu’il s’élève mal à la lame, qu’il marsouine, et qu’on se demande le pourquoi des gros paquets de mer qui battent la plage avant, inlassablement, comme un boxeur qui martèle son adversaire fatigué. La mer est forte, mais ce n’est pas normal. Alors, c’est la lassitude, qui exagère les sensations négatives ?

À chaque virement de bord, je demande à Samia de se pousser pour me laisser libre de mes mouvements. Elle regimbe, n’ayant visiblement aucune expérience de cette manœuvre. Vers onze heures du soir, nous entrons dans Tyrrel Bay. Le mouillage est très fréquenté. Je pose l’ancre à l’entrée de la baie plutôt que de chercher une meilleure place en circulant dans le noir au milieu des autres bateaux. Le lendemain matin, après le café et la visite aux toilettes, je vais chercher un poste de mouillage plus proche de la plage, et mieux abrité. Elle me rejoint tandis que je remonte la chaîne.

- Oh ! Regarde ! C’est Voltigeur. C’est l’ours !

C’est en effet un bateau fort laid, celui avec lequel elle est allée au Venezuela. Avec ses deux mâts courtauds, sa haute étrave et ses superstructures élevées, il paraît un hybride entre une vieille péniche de haute mer et un remorqueur désaffecté.

En virant ça et là dans le mouillage, je retrouve la même sensation, celle d’un bateau lourd, lent à réagir. Brusquement, je comprends. Dès que Marjolaine est installé à la place choisie, je vais ouvrir la trappe qui, à l’avant, ferme le crash-box. L’eau clapote, presque à hauteur du pont. Samia vient me rejoindre.

- Regarde ça. Il y en a pour des centaines et des centaines de litres. Une demi-tonne peut-être. Pas étonnant si le bateau était bizarre…

- Et comment ça se fait ?

- Mauvaise étanchéité du capot, et avec tous les paquets de mer, à chaque fois quelques litres… Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi. Jamais il n’est entré d’eau dans le coqueron avant… Bon il n’y a pas urgence, on videra ça cet après-midi. Mais comment ça a pu se produire ?

La voix de Samia me sort de mes réflexions.

- Et ça c’est normal ?

- Oh, merde !

Je m’approche du hauban qu’elle désigne. Un toron est cassé.

- C’est dangereux ?

- C’est à changer.

Il y a eu un enchaînement logique : le bateau trop chargé à l’avant, qui enfourne, les chocs brutaux, un gréement trop âgé. Combien de fois j’ai reculé le moment de le changer ! Ce toron, c’est un avertissement, avant de voir le mât dégringoler. Mais le remplissage du crash-box… Le panneau était bien fermé, l’étanchéité était en place, rien n’a changé… Et pourtant si, il y a eu un changement.

- Bon sang mais c’est bien sûr ! Quand j’ai refait le pont cet été, j’ai raboté les lattes de teck. Les loquets qui sont fixés dessus ne sont plus à la même hauteur, et ça ferme mal. Voilà pourquoi ça fuyait !

Mais elle ne partage pas mon eureka.

- Ouais, le bateau, toujours le bateau ! Et moi ? Je n’ai pas arrêté d’être malade, et tout ce que tu trouves à me dire, c’est des histoires de lattes. On va à terre ?

Douceur ou brutalité, la manière change, mais le fond reste le même. Ce que femme veut, ce sont des attentions qui nourrissent son moi. L’homme, pour elles, reste le pourvoyeur, aussi indépendantes qu’elles soient. Du quartier de bœuf musqué au baise-main, ça n’a pas vraiment évolué.

Je concède, pragmatique :

- Quand tu veux. Tu veux que je t’y dépose tout de suite, ou qu’on y aille plus tard tous les deux ?

- Et pourquoi pas ensemble et maintenant ?

- Tu vois, mon cœur, il y a pas mal de petites choses à faire… La grand-voile à ranger, les voiles à sortir du coqueron avant, où elles nagent dans l’eau salée…

- Toujours le bateau !

- Mais c’est normal, mon chou, de s’occuper du bateau. C’est notre maison, il faut la maintenir en état de marche, pour nous deux.

- Notre maison !

- Ben oui, notre maison. Une maison c’est un endroit où on habite. Si on l’habite ensemble, c’est bien notre maison.

- Ah oui ? Moi quand je dis « notre » ça veut dire quelque chose qu’on possède ensemble. Et moi, je ne possède pas la moitié de ton bateau il me semble ?

- C’est ce que tu voudrais ?

- Non, je m’en fiche. Si j’avais voulu un bateau…

Je la coupe :

- Je sais, tu m’as déjà régalé avec cette bonne parole. Samia, je me demande quelquefois si tu te rends bien compte de ce que tu dis. Je ne crois pas, enfin, j’espère que non… Bon, je mets l’annexe à l’eau pour te poser à terre ?

- Non, finalement j’irai plus tard, avec toi. Je vais t’aider à ranger notre grand-voile, et ensuite à vider, avec notre seau, notre truc, là…

J’enchaîne, entrant dans le jeu.

- Notre coqueron, qu’on peut aussi appeler notre crash-box. Ensuite, après avoir fait notre sieste, nous irons nous promener le long de notre front de mer, et nous irons peut-être voir nos amis…

- Des amis ? Je ne savais pas que j’en avais, ici.

- Tu en auras, si tu veux. Il y a un couple, Mimi et Albert, qui habitent dans cette maison, tu vois, le toit vert. Ils sont très gentils.

- Moi, tu sais les amis… Je vis très bien solitaire. Alors ce n’est pas la peine.

- Pourtant tu t’es bien plu à jouer au billard, avec Cindy.

- Ça c’est vrai. Elle est super cette femme. Je n’aurais pas pensé, à la voir.

- En tout cas, ça m’a fait plaisir de vous voir toutes les deux.

- Et comment qu’on vous a battus en plus !

- Ça m’a fait plaisir aussi.

- C’est bizarre… Ça ne te gêne pas, de perdre ? Moi, je suis mauvaise perdante, je le sais, c’est un signe de combativité.

- Vraiment ? Il me semble que la combativité, c’est pendant l’affrontement. Après, il faut se montrer bon joueur, non ? Cela dit, cette Américaine, tu as été finalement bien contente qu’elle vienne vers nous, non ?

- Oui, tu as raison. Mais c’est rare, ce genre de relations.

- C’est rare, et c’est justement une bonne raison pour ne pas les saborder. Celles qui n’ont pas d’intérêt, il est toujours possible, ensuite, de les laisser choir. Allez ! On s’y met, au boulot ?

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