Maudite québécoise !

Publié le par René-Pierre Samary

Comme chaque dimanche (hormis ceux où l'auteur navigue loin d'internet), vous retrouvez nos héros dans un nouvel extrait de Bye Bye Blackbird : 399 pages, dont vous avez pu lire des extraits sur ce blog. Noël approche. Samia et Frédéric passeront-ils ensemble les fêtes de fin d'année ? Les paris sont ouverts.

Où le compte à rebours commence à moins dix-sept ; où Frédéric garde le cap en dépit des frustrations ; où Céline Dion donne le mauvais exemple ; comment un orage peut foudroyer un grand amour.

Nous comptons les jours. Il en reste dix-sept. Samia, pour qu’il y en ait moins, ne compte pas le jour de son départ. Chaque instant fait qu’elle me désire encore plus. Je ne peux imaginer à quel point je lui manque. Elle est une personne très sensible, c’est pourquoi elle s’est toujours protégée. À ma requête, et à court d’épanchements sentimentaux, elle me raconte ses journées, mais il n’y a pas beaucoup à dire. Elle reste seule dans l’appartement, elle va promener Djali, elle dessine, elle pense à moi, elle révise son espagnol. Un petit boulot rompt cette monotonie. Elle est allée laver les carreaux chez un des voisins. Un jour qu’elle ne s’est pas connectée de l’après-midi, elle m’explique que Rachida lui a confié un de ses emplois, car elle est en Algérie. Elle a fait le ménage dans un cabinet de kiné. Une autre fois, elle a remplacé une serveuse pour une journée, dans un restaurant. Ça n’a pas été trop dur ? Elle me rassure : elle n’a pas perdu la main, mais elle est un peu fatiguée, la jeune fille n’a plus vingt ans. Je m’aperçois que j’ai oublié d’informer Samia du décès de ma mère, et dis que je viens de l’apprendre. Samia me plaint beaucoup, et voit dans les morts rapprochées de nos mamans respectives une nouvelle coïncidence révélatrice. Comme elle regrette de ne pas être là pour me consoler, en me couvrant de baisers !

Je lui décris Saint-Georges, ses rues en pente, sa cathédrale en ruine, son marché, le Yacht-Club. Le vendredi soir, il y a une bonne ambiance. On met de la musique, et il y a des couples qui dansent, qui font les idiots. Je les regarde et me sens tout triste de ne pas être avec elle, à faire, nous aussi, un peu les idiots. Je rentre au bateau tout seul, je me connecte avant de me coucher. Alors, quel bonheur de trouver son message, si bon, si aimant ! Je l’imagine en train de dormir, et je l’embrasse, pour qu’elle trouve ces baisers, tout prêts à l’emploi quand elle allumera son ordi. Nous nous promettons de danser ensemble très souvent. Nous irons à la plage, nous ferons de grandes promenades. Puisqu’elle me le demande, car elle se sait nulle en conjugaison (mais parfois c’est des fautes de frappe), je lui ferai des dictées, comme je le faisais pour Mathilde. En observant Sandra, elle a remarqué la baisse du niveau scolaire, son bac technique est du niveau troisième. C’était bien mieux l’école à l’ancienne. Je réalise que cette école à l’ancienne, c’est celle qu’elle a fréquentée dans les années quatre-vingt, et non la mienne, celle des années cinquante, lorsque l’on faisait encore, en sixième, des dictées quotidiennes et des compositions françaises de trois pages, dans des classes de soixante gamins ; des gamins qu’à l’époque on respectait encore, et que l’on méprise aujourd’hui, parce qu’en inversant les rôles entre le maître et l’élève on montre par là qu’on ne les juge plus dignes d’apprendre.

Samia s’apitoie : elle est bête, cette Sandra ! Ce n’est vraiment pas une lumière : elle dit que ce n’est pas la peine de chercher dans un dictionnaire, parce que tous les mots n’y sont pas. Et entêtée ! Elle lui a demandé, la veille, si « au fait » s’écrivait attaché ou pas. Elle lui a dit que non mais elle ne l’a pas crue, l'accusant de mentir. Elle a demandé à son beau-père, tu sais, l’ancien ami de Rachida, et il lui a donné raison ça s’écrivait attaché. Il la pourrit complètement, Sandra, en lui disant qu’elle est la plus intelligente, la plus belle, etc. Je relativise, trouve des excuses à cette adolescente perturbée, qui n’a jamais eu de père, dont la mère n’est presque jamais là, et qui ne fréquente sans doute pas des intellectuels, dans son lycée technique. Samia rétorque qu’elle le sait bien, ayant travaillé avec des jeunes. Mais là, vraiment, à dix-neuf ans, son cas est grave. En plus, une vraie garce ! Elle tente de monter sa mère contre elle mais sa mère, « intelligente comme elle est et sachant sa fille menteuse, ne l’a crois pas et tant mieux ». Rachida dit qu’elle est jalouse, elle ne voit pas en quoi, mais enfin pour elle c’est une merdeuse, « excuse-moi pour le vocabulaire ». Bref, Sandra est hypocrite et pas sympa. En plus elle ne s’occupe jamais de Djali, qu’est-ce qu’il va devenir le pauvre quand elle sera partie. Il est bien sûr difficile de la prendre sur le bateau. Je m’empresse de confirmer : en effet, c’est difficile.

Mais elle ne veut pas me prendre la tête avec toutes ces pacotilles, tout cela lui fait de la peine pour Rachida, qui va revenir d’Algérie le lendemain. Ce qui la rend heureuse, c’est qu’elle va me retrouver, elle s’accroche chaque jour à cela pour ne pas sombrer dans la tristesse. Je la console : nous serons comme deux doigts de la main, nous n’avons jamais cessé de nous aimer, nous avons foi dans notre amour. Sa vraie place est ici, auprès de moi. Elle doute : est-ce vraiment sûr ? Pourra-t-elle jamais se sentir comme chez elle, ainsi que je l’affirme ? Chez Rachida elle se sent chez elle mais c’est différent. Elles se connaissent depuis vingt ans, et elles ne sont pas amoureuses l’une de l’autre ça change tout ! J’émets la supposition qu’être amoureux, au contraire, cela doit faciliter les choses. Alors elle me rappelle toutes ces séparations. Toujours, elle se sentira sur le paillasson. Ne lui ai-je pas dit, une fois, que mon bateau ce sera pour mes enfants ? Si elle avait voulu un bateau gratuit, elle serait restée sur « Roudoudou ».

En d’autres temps, j’aurais bondi, je l’aurais envoyée se faire mettre par le vieux schnock. Fidèle à ma stratégie, je me contente de répondre que cela me fait de la peine, ce qu’elle dit, et en ayant soin d’ajouter « ma chérie ». Il faut étaler la tornade. Peut-être a-t-elle ses règles ?

Elle s’étonne : de la peine, pourquoi ? Pourquoi je me fâche ? Je préfère qu’elle ne dise rien ? Je réponds que je ne suis pas fâché. C’est très bien qu’elle s’exprime, qu’elle dise ce qu’elle a sur le cœur. Mais cela me fait peur, de la voir se monter subitement, comme ça.

Le surlendemain, comme j’évoque imprudemment les preuves d’amour qu’on se donnera chaque jour, elle me rétorque que la preuve, je l’ai. Laisser tomber sa petite vie tranquille pour aller vivre à huit mille kilomètres avec un inconnu, c’est comme de gravir une montagne. Filant la métaphore mais confondant les unités de mesure, elle insiste : huit mille kilomètres, c’est l’altitude de l’Himalaya.

Sous couvert d’admirer sa détermination, je m’emploie à déminer l’avenir, en parlant de la patience indispensable pour s’habituer à de grands changements. Alors revient le thème du futur et de l’absence de véritables projets. Justement, elle est allée chez sa gynécologue. Elle a lu dans une revue de merde que Céline Dion a quarante-quatre ans, et qu’elle est enceinte. Ils n’ont pas froid aux yeux, eux ! Est-ce que je sais quel âge a René ? J’avoue mon ignorance. « Le même que le tien ! ». Cela fait beaucoup de choses en commun, en effet, mais pas la fortune, qui arrange bien des choses. Samia proteste : les couples, quand ils s’aiment, ils ont des enfants. Moi je n’en veux pas. C’est que je ne l’aime pas. Je tente timidement de lui faire remarquer que si elle n’a pas eu d’enfant à quarante ans passés, ce n’est pas entièrement ma faute.

Le ciel s’est couvert. De lourdes gouttes commencent à cingler le rouf. Je vais fermer les capots. Le vent monte brusquement. « Marjolaine » tire sur son ancre. Les bateaux sont proches les uns des autres, et les fonds de tenue médiocre. Après avoir vérifié que l’ancre ne dérape pas, je reviens devant l’écran. Samia est hors ligne. Son dernier message me reproche d’être parti sans un mot, sans un petit baiser. Je lui envoie un mail pour lui souhaiter une bonne nuit, accompagnée de tout mon amour.

La pluie tombe dru tout l’après-midi. J’éteins mon PC pour économiser l’électricité. Quand je le rallume en fin d’après-midi, il y a un mail de Samia. Si c’est ça l’amour que je lui porte, alors je peux me le garder ! Nous continuerons notre chemin, elle de son côté, et moi dans ma petite vie de retraité. Elle est réaliste, dit-elle, elle voit bien que malgré tous nos efforts nous ne serons jamais unis. Elle ne croit plus à mon soi-disant amour. Et la colère donnant des ailes à sa muse, elle décrit à nouveau ce qu’est ma vie : seul, à errer dans les marinas, celles ou l'odeur de l'iode et du rhum se mélangent toute la nuit, pour enfin au petit matin rentrer au bateau avec pour seule compagnie une de ces filles de joie, que l'on voit traîner sur le quai, à moitié défoncées. C’est ça, la misérable vie que je veux partager avec elle !

Je secoue tristement la tête. Je n’ai pas fait appel à des filles de joie depuis au moins quarante ans, sur un quai ou ailleurs. Mais l’heure n’est pas à l’ironie. La situation est grave. Il est six heures du soir, minuit en France. Je commence à rédiger un mail empli d’un tendre étonnement, et de regrets pour ce qui a été un accident, cet avortement qu’elle m’impute comme un crime dont je serais seul responsable. Je relis, et supprime cette relative, imaginant une réaction furieuse : seul responsable ? Évidemment ! Qui d’autre ! Elle ?

Pourtant, comme elle me cramponnait ! Comme elle la voulait, ma semence !

Revenant à mon mail, j’ajoute quelques gentillesses, et appuie sur « envoyer ». Le message disparaît. La connexion à internet a sauté. De rage, je fracasserais l’ordinateur. Je me contente d’un coup de poing sur la table et d’une bonne dose de whisky.

Et puis elle m’embête, à la fin ! Ces marches et contremarches sur un terrain piégeux deviennent épuisantes. J’ai autre chose à faire, et mon temps est compté : sur ce point, elle a raison. Ça ne manque pas de filles, dans les îles, qui ne demandent pas mieux que de passer quelque temps sur un bateau. Hispaniola, Cuba, le Mexique, tous ces pays regorgent de jolies femmes pas compliquées et facilement satisfaites. Je me représente des soirées délicieuses, des matins tendres. Mais ces filles sont banales, et l’amour avec elles est sans fantaisie. Je pense aussi à la mélancolie des soleils couchants, dans les mouillages déserts, et à la crainte de succomber aux honteuses facilités qu’offre Françoise.

Il faut tenir le coup.

Aux aurores, j’allume avec impatience mon PC, mais la liaison n’est pas rétablie. J’appelle à la radio le bureau de la marina. C’est à cause de l’orage. La réparation prendra une heure, pas plus. Vers dix heures, le réseau fonctionne à nouveau. Ma boîte de réception s’est enrichie de plusieurs courriers. Samia n’a pas dormi de la nuit. Je dis l’aimer, parce que je ne sais pas à quoi me raccrocher : je suis seul, au milieu de l'océan, tentant de donner un sens à ma vie, de créer des émotions, en me fabriquant des amis par ci, des amours par là... mais le temps me rattrape et je me dis, autant finir avec Samia qu'avec personne. C’est par dépit que je l’aime. Elle ne m’en veut pas, elle ne vit pas avec la rancœur ou le regret, cela lui causerait du tort.

Deux heures plus tard, elle a pris une grande décision : elle désire vivre comme avant, c'est-à-dire chacun de son côté. Elle veut qu’on la laisse tranquille. C’est dur pour elle, mais la vie lui a appris une chose : « lorsque je met le pied dans la m…, je me nettoie et je continue à marcher ». Je constate que le mail a été envoyé à quatre heures du matin, heure française. Je m’indigne, en fixant l’écran comme si celui-ci pouvait me répondre. Mais qu’est-ce que je lui ai fait ? Comment peut-elle changer ainsi d’un jour à l’autre, presque d’une heure à l’autre ? La connexion est à nouveau coupée, et cela m’évite une riposte cinglante. Visiblement, on est en train de s’occuper de la panne. La liaison revient. J’écris un message d’apaisement, et prends la précaution de l’enregistrer dans les brouillons. Je fais bien, car la connexion saute à nouveau. Cette coupure s’accompagne d’une alerte : « erreur système ». J’angoisse à la supposition que mon PC tombe en panne. Comment ferai-je pour communiquer avec Samia ? Il y a une bonne heure de marche et de sacrées montées pour se rendre à la ville, où se trouve le seul centre internet, à côté du marché.

Erreur système. Dans le crâne de Samia, le système d’exploitation n’est-il pas lui aussi sujet aux ratés, empêchant tout logiciel, fut-il excellent, de fonctionner normalement ?

Quand le réseau wifi fonctionne à nouveau, en fin d’après-midi, plusieurs messages se sont ajoutés aux précédents. Elle va me rembourser le billet. Elle a cru en me retrouvant à Paris que les choses avaient changé. Ou du moins que j’avais changé, comme je l’ai juré. Visiblement ce n’est pas le cas. Je l’ai connue désireuse d’enfant, elle ne me l’a jamais caché, elle a été franche avec moi dès l’instant où on s’est rencontré. Mais elle s’aperçoit qu’elle a affaire au même homme, sans sensibilité, aucun scrupule, je te baise et puis voilà ne compte plus sur moi...

Le mail suivant admet que nous sommes amoureux mais nous continuons à nous faire énormément de mal. Elle n’est pas bien moralement, même physiquement. Elle est épuisée par tout ce qui l'entoure, et moi je l’achève. Elle est triste, elle pleure sans arrêt. Notre relation la rend triste, complètement triste, elle ne rime à rien de bon, rien que de la souffrance, de l'angoisse et du mal être. Elle ne veut plus communiquer avec moi. « S'il te plait laisse moi vivre ».

Je soupire. La pauvre n’a pas dormi de la nuit précédente. J’ouvre le message suivant, le sixième. Il est bref : « Tu ne répons pas du tout à mes questions, je comprens que tu fuis l'avenir ». Les deux suivants ne sont pas plus diserts, mais sentent la reddition : « Tu n'es pas un gamin, tu boudes ? Même fâché, tu pourrais répondre... que l'on soit fixé. Tu adoptes le silence et bien ok. Tu sais que je suis forte là dedans. »

C’était vrai qu’elle est forte, et c’est pour cela que je l’aime, sans doute.

Mais elle est hors ligne. Il est minuit passé en France. Elle doit dormir sans doute, après avoir veillé la nuit précédente. J’ai soin de commencer mon mail par un « ma chérie adorée », comme si rien ne s’était passé. J’explique : comment aurais-je pu lui répondre avant ? Il y a eu une panne générale d’électricité, à la suite d’un orage. Je lui réponds toujours aussi vite que possible, elle le sait bien. Elle pourrait se montrer un peu plus patiente. Je me garde d’argumenter, malgré l’envie, sur la grossesse de Céline Dion, sur ma petite vie de retraité, sur mes prétendus goûts pour les prostituées. Je lui fais part du chagrin infini que j’ai eu en lisant ses mails, que cela me tue. J’ai décidé de l’aimer avec compréhension et patience, mais il ne faut pas me rendre les choses trop difficiles. Je ne crois pas avoir mérité ça. Cela dit, je ne l’oublierai pas. Même si nous ne nous revoyons jamais, je serai toujours, d’une certaine façon, à ses côtés.

Elle décide de se faire poser un stérilet. Il reste sept jours à attendre. Les tendresses sont de retour.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article