Caipirinhas & Bolivars

Publié le par René-Pierre Samary

Où nous retrouvons Frédéric au Venezuela ; comment il se conduit en caballero ; où une concurrence franco-allemande tourne à l'avantage des Français ; comment un plan "Espoirs Banlieues a le don d'irriter Frédéric.

Un mois plus tard, Jean-Michel et moi sommes assis au Rum Bar, l’un des rendez-vous des navigateurs en escale à Margarita, île vénézuélienne. Nous finissons notre deuxième caipirinha. Zoila est assise entre nous. Je suis allé la chercher à l’aéroport, la veille. Je l’ai identifiée sans hésitation. Cette femme dans la quarantaine traînait une énorme valise à roulette et portait d’énormes lunettes noires. Elle-même n’est pas énorme, simplement replète. N’espérant pas accueillir une nymphette, je n’ai pas été trop déçu. Je l’ai amenée à bord et l’ai installée dans la cabine arrière, après un bon dîner qui m’a coûté deux cents fuerte, vingt-cinq euros, pourboires aux musiciens compris. Le Bolivar fuerte a remplacé deux ans avant l’ancien Bolivar, à un pour mille.

Je ne peux faire moins que de traiter en caballero une femme qui a fait un long voyage en avion pour juger sur pièces celui qu’elle n’a jamais vu qu’en photo. Car Zoila est un lointain écho de mes tribulations sur OnlyYou. Elle a fait partie des nominées. L’année précédente, j’ai renoncé à l’aller voir. L’éloignement y était pour quelque chose. L’épisode burlesque avec la fée andine métamorphosée en matrone emperlousée y était pour beaucoup. La déception toulousaine m’a finalement convaincu de renoncer à internet pour ce qui est du domaine affectivo-sexuel. Mais certaines des postulantes connaissaient mon adresse email personnelle. Zoila, après un long silence, a repris contact. Je lui ai offert, transport non inclus, une semaine de vacances à Margarita.

Jean-Michel glisse un regard vers moi, puis dans la direction opposée. Il a vu Adriana. J’imite mon copain et hoche la tête en signe d’encouragement. Je sais qu’Adriana va faire le tour des habitués du happy hour en se faisant offrir un verre ici et là. Il s’agit si possible de la soustraire au groupe de plaisanciers allemands, parmi lesquels Adriana recrute le plus souvent ses bienfaiteurs. Je plaisante :

- Tu as vu ta fiancée ?

Mon copain prend un air indifférent et s’informe :

- Et de quoi vous parlez depuis une heure, avec la tienne de fiancée ? Et puis d’où elle tombe celle-là ?

- Du ciel pour ainsi dire. Elle est arrivée hier soir de Maracaïbo. Elle a une entreprise de décoration. Une vieille connaissance, si l’on peut dire. On reprend un verre ?

- D’accord mais le dernier. La caipirinha, il n’y a rien de plus traître.

On fait signe à Francesco. Francesco a acheté ce bar sur la plage l’hiver précédent. Il a accroché une banderole, avec « Bienvenidos a el caney de los morocho ». Le succès n’a pas suivi. Francesco, au bord de la faillite, a pratiqué d’alléchants tarifs d’appel. La clientèle a peu à peu repris le chemin du Rum Bar, alors que la silhouette trapue et la poitrine velue de Francesco ne pouvaient rivaliser avec les courbes de l’ancienne propriétaire. J’apprécie d’autant plus ce modeste débit de boissons que Francesco, négligence ou manque de moyens, a omis de le sonoriser.

Francesco s’affaire et les trois caipirinhas arrivent prestement, suivies de la petite note glissée dans un verre à liqueur. Au Rum Bar, elle ne coûte que huit Bolivares. Zoila va être saoule comme une grive. Je me demande si j’aurai besoin de mon ultime pilule pour soutenir l’honneur et la réputation de la France. Ce sera plus sûr, la première fois. Il n’y a que des Samia, ou des Françoise, chacune pour des raisons bien différentes, avec qui j’ai la certitude d’assurer, à mon âge.

Pour m’excuser d’avoir regardé une autre femme, je prends la main de Zoila. En réponse, elle pousse sa cuisse molle contre la mienne. Je l’ai vue en maillot. Elle a dégrafé son soutien-gorge pour profiter du soleil dans le cockpit de « Marjolaine ». Il faudra se concentrer sur son visage ravissant, sur sa bouche, sur ses seins lourds couronnés de larges aréoles presque noires. Elle chuchote à mon oreille :

- Quien es ? Una puta ?

Adriana s’approche. On trinque. La main d’Adriana se pose sur la cuisse de Jean-Michel.

Est-ce qu’on peut être mieux qu’ici et maintenant ? Mon copain regarde dans le vide, avec cet air idiot qu’ont les hommes quand une petite main chaude s’approche de leur bas-ventre. Là-bas, il y a l’envol des buildings de Porlamar, qui étincellent aussi brillamment que s’ils n’étaient pour la plupart que des coquilles vides. Ici, il y a Francesco, énorme, poilu, transpirant dans son maillot de corps à larges mailles, qui va et vient à toute vitesse sur ses courtes jambes, les Allemands secoués d’énormes rires… Le soleil allonge les ombres sur le sable. Sous des parasols, des familles attablées sortent des provisions de leur hielera. Sur la jetée aux planches disjointes où sont amarrées les annexes, les enfants courent et se jettent dans l’eau en criant.

J’ai un pincement de cœur en pensant à Mathilde. J’essaie de me rappeler en quelle année je l’ai amenée à Margarita – plusieurs fois, peut-être ?

Zoila est entrée en conversation avec Adriana. Le monde est chaud et harmonieux. Une grosse voix, bien peu féminine mais appartenant sans doute possible à une personne du sexe, se fait entendre.

- Alors, les pédés, vous avez trouvé des copines ?

Cette mâle interpellation fait pivoter les têtes. Claudia ne laisse pas aux « pédés » le temps de répondre :

- Je vois que vous vous emmerdez pas les gars ! C’est parce qu’il y a des filles que ça vous empêche de me faire la bise ?

Galamment, je me lève, l’embrasse sur les deux joues et lui offre mon tabouret. Je fais les présentations. Jean-Michel ne connaît pas Claudia.

- Claudia, voyons ! Une femme skipper, et en solitaire en plus. Ce n’est pas si courant ! Notre fierté à tous, les vagabonds nautiques !

Claudia me prie de ne pas déconner, se plaint du manque de boulot, et de ce que je ne suis pas venu à son anniversaire.

- Eût-il fallu que je le susse, ma chère. C’était quand ? D’ailleurs, je viens d’arriver.

- On a fêté ça aux Testigos. Il y avait au moins quinze bateaux, on a fait une de ces fêtes, chez Chon Chon ! Comment ça se fait que tu arrives si tard au Venezuela ? Si j’ai bien compris, tu vas repartir bientôt, à ce qu’on m’a dit…

Francesco sert une nouvelle tournée, que Jean-Michel a commandée. Les choses ont l’air de prendre bonne tournure, entre Adriana et lui. J’adresse un sourire complice à mon copain, dont le visage ordinairement trop pâle prend des couleurs. Mon esprit se remet à dériver, avec cette béate indulgence pour l’univers qu’offre heureusement l’alcool. À côté de moi, les deux filles caquettent avec enthousiasme. En face, les Allemands vocifèrent joyeusement.

L’après-midi, je suis allé en ville avec Zoila. Elle voulait voir les magasins. Margarita, île en free-tax, a pour les Vénézuéliens la réputation d’un haut-lieu de la mode et des plaisirs. On a pris un taxi jusqu’à l’Avenida Santiago Marino, qu’on a remontée en s’arrêtant devant chaque boutique de vêtements. Puis on a tourné dans Quatro de Mayo. On est ressorti de chez Rattan, une grande surface luxueuse, les bras chargés de sacs. Je me suis ensuite rendu dans un centre internet. Je me suis retenu d’envoyer un message à Mathilde. Cela fait trois fois qu’elle ne répond pas : plus de nouvelles depuis qu’elle est repartie de Martinique, en juillet, et pas davantage de la part de Valentine. Seuls arrivent régulièrement les mails de Françoise. Elle a passé quinze jours dans les Grenadines, avec un bateau de charter. Curieusement, elle n’a pas fait allusion à mon départ précipité. Se fait-elle une raison ?

Sur le « Figaro » en ligne, l’histoire de ce Préfet limogé pour « injures publiques à caractère racial » à une employée d’Orly. Un nommé Yazid Zabeg, Commissaire à la Diversité et à l’égalité des chances, se plaint de la blancheur de nos assemblées, et ne les trouve « pas très fraîches ». En matière de natalité, l’exception française se confirme. Toute relation entre le taux de fécondité de la Française en général et celui de la Française issue de l’immigration est fausse, l’INSEE le démontre aisément. Il y a eu cinq victimes dans un incendie à Sevran, et on a fait bonne place aux accusations des locataires, avant qu’une timide contre-information n’avoue que cet immeuble était un repaire de trafiquants. Un Contrat autonomie du plan « Espoir Banlieues » a coûté deux-cent cinquante millions d’euros, afin de permettre à huit-cent dix-neuf jeunes de trouver un boulot ou un stage. Plus de trois-cent mille euros par tête, j’ai calculé. Trois fois le prix de mon voilier, fruit de mon travail et de patientes économies…

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