Fellations rituelles

Publié le par René-Pierre Samary


Où Claudia la skippeuse révèle d'étranges péripéties ; où Frédéric renoue quelques loose ends ; comment le sommeil de Zoila lui permet de relire quelques bizarres coutumes des tribus Baruyas en Nouvelle-Guinée.



Claudia prend son temps, tout en me considérant d’un air malicieux qui lui sied comme un tutu à un évêque.

- Allez ne fais pas l’innocent, elle me l’a dit elle-même, que tu allais venir la chercher à Puerto la Cruz pour la ramener en Martinique.

Il ne peut s’agir que d’elle. Cela tient du prodige !

- Tu me parles bien de Samia, c’est ça ?

Jean-Michel s’est penché vers nous. Il a un bon rire :

- Samia, le retour. Cinquième épisode !

- À moins qu’il y ait plusieurs Samia, oui c’est bien ta copine, reprend Claudia. Je l’ai eue à bord pendant un mois, et j’ai eu le temps de l’apprécier crois-moi. J’ai fini par la flanquer dehors en lui confisquant son passeport, et c’est là qu’elle m’a dit, textuel : « Je m’en fous, Frédéric arrive bientôt, et il va me ramener en Martinique. »

Claudia finit son verre.

- Tu n’as pas l’air au courant… Alors, elle m’aurait raconté des histoires, ça ne m’étonne pas…

Un absurde sentiment de fidélité m’empêche de protester. Je biaise :

- Tu as eu Samia sur ton bateau pendant un mois ? Mais comment ? Je veux dire, comment tu l’as rencontrée ?

Samia était arrivée au Venezuela avec « Roudoudou ». Je le connais peut-être ? Un peu, que je le connais ! Et je n’ai pas de peine à renouer les fils : Samia mise dans l’avion à Grenade, reprenant contact avec l’autre, le vieux lui payant son voyage de retour en Martinique...

Claudia :

- Pour mon anniversaire, j’ai proposé à tous les copains de se retrouver aux Testigos. Entre autres, il y avait Roudoudou, avec Maurice et Samia. Après la fête, Maurice devait retourner à Puerto la Cruz. Il devait y laisser son bateau pour aller en France s’occuper de ses affaires. Samia avait envie de rester un peu plus longtemps aux Testigos. Elle m’a demandé de venir à mon bord. Je l’ai trouvée sympa, j’ai accepté. Ensuite, on est rentré ensemble toutes les deux à Puerto la Cruz. Quand on est arrivé, Samia a bien trouvé Roudoudou, à Bahia Redonda, mais le bateau était fermé et Maurice avait emporté les clés. Je pense qu’il lui a joué un tour, pour une raison quelconque. Ou qu’il a oublié, tout simplement. Comme Samia était dans la merde, je lui ai proposé de venir se balader avec moi dans les îles, en partageant les frais. Au début, tout allait bien…

Claudia raconte ensuite, avec des exclamations indignées, comment elle a failli jeter Samia par-dessus bord à la suite d’une histoire de douche et de consommation d’eau, et d’un air qu’elle a eu, Samia, l’air de se foutre de sa gueule ; et aussi pour terminer comment Samia a refusé de payer ce que Claudia lui demandait au titre du partage de la caisse de bord. De retour à Puerto la Cruz, Claudia a contraint Samia à lui donner son passeport en gage. Son passeport, Claudia le sort de son sac, à titre de preuve, puisque je n’ai pas l’air de la croire !

C’est bien le sien ; avec cette vieille photo où elle a l’air traqué, sa date de naissance, en mars 1967…

Claudia a franchi le cap de la cinquantaine. Samia a dix ans de moins, est musclée, et semble n’avoir peur de rien. Et elle s’est laissé prendre son passeport de force ? C’est à n’y rien comprendre. Et si je m’étais imposé physiquement ? Je secoue la tête. Claudia se méprend.

- Tu peux ne pas me croire, tant que tu veux. En tout cas c’est là qu’elle m’a dit qu’elle s’en foutait, que tu allais venir la chercher.

- Et qu’est-ce qu’elle est devenue ? Tu en sais quelque chose ?

- Oh, putain ! Ce n’est pas mon problème ! Elle a dû trouver un bateau pour dormir. Une fille comme elle, ça se débrouille toujours.

Je devrais prendre sa défense, et affirmer ce dont je suis certain : que Samia ne couche pas à droite et à gauche. Mais de quoi j’aurais l’air ! Puis je formule intérieurement l’hypothèse que Samia a peut-être eu des vues sur Claudia, la croyant homosexuelle, ce que beaucoup de gens pensent, se fiant à son allure hommasse et à son mode de vie.

- C’est vrai, elle se débrouille, mais pas forcément de cette façon-là…

Je sens le regard de Jean-Michel fixé sur moi.

- Non, ce n’est pas « Samia, le retour ». Rassure-toi, je suis guéri.

Mon copain a un haussement de sourcil.

- Alors, on ne va pas à Puerto la Cruz comme prévu ?

- Bien sûr que si, on y va. Comme prévu. Et je vais emmener Zoila.

Bientôt, trois annexes se suivent en direction de « Marjolaine » et d’un dîner pour cinq. Claudia et Adriana sont de la fête. Quand tout le monde est parti, et que Zoila somnole dans le cockpit sans être gênée par le balancement du voilier au mouillage, je note quelques lignes dans mon journal, à la date du 9 septembre 2009. Puis je caresse le bras de Zoila et lui propose de nous coucher. Je la laisserais bien dans la cabine arrière, mais elle veut rester près de moi. Aussitôt allongée elle s’endort, me laissant relire tranquillement quelques pages d’un livre de Maurice Godelier qui parle de sociétés primitives, de la fellation considérée comme un rite religieux, et des phénomènes politico-religieux, ferments de guerres civiles.

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