Fin de parcours

Publié le par René-Pierre Samary

Où Frédéric donne l'heure à un Homère guatémaltèque ; où des bovidés le ramènent à la politique ; où, dans ce dernier extrait de Bye Bye Blackbird, le mot « fin » laissera le lecteur sur sa faim, qui ne sera rassasiée qu'avec le second roman de mon triptyque, « La Mouche », sous presse chez Edilivre.

Je sursaute. J’ai dû m’endormir mais je ne sais pas combien de temps j’ai perdu conscience. Tout recommence : le hululement de la boîte de vitesse, les vitres qui vibrent dans leur châssis, la musique qui beugle. Mon voisin me touche le bras puis tapote son propre poignet. Je comprends et consulte ma montre, une jolie montre achetée pendant mon dernier voyage en avion, qui donne aussi la date : 6 septembre 2011.

- Cinquo para las nueve, je crie pour dominer le bruit ambiant. L’aveugle ne répond pas mais hoche la tête. D’avoir rendu service à mon crasseux voisin me fait ressentir une sympathie à son égard, bienveillance qui s’étend à tout le bus branlant, aux passagers entassés. Je vais passer une bonne journée à me promener dans le vaste parc de Tikal. Il y a longtemps, j’ai fait une grande virée au Yucatan, ne ratant aucun site maya. Si longtemps que cela ? Quinze ans, je calcule. C’était juste avant le départ d’Isabelle. Au fond, j’ai toujours eu l’esprit vagabond. Je n’aurais sans doute pas supporté longtemps une vie trop rangée. Isabelle, en partant, m’a finalement rendu service. Il faut les remercier et non les blâmer, ces femmes qui nous libèrent de leur étouffante présence.

Après un nouvel arrêt, le bus va repartir quand des cris arrêtent le chauffeur. Une énorme matrone boulègue sur un sentier pentu. Les passagers les plus proches de la porte l’aident à se hisser avec des mines réjouies. Comment va-t-on la caser, cette masse ? Au premier rang, l’Indienne se tasse contre la fenêtre. Ses filles se lèvent. L’homme à leur droite s’assied sur le plancher près de la porte coulissante. La grosse dame remercie tout le monde et prend place. Tandis qu’elle s’installe, le semi-remorque défile lentement le long du minibus. Sur le pare-brise, je lis, en lettres de couleur soigneusement enjolivées, « Dios bendiga mi camino ». C’est un Freighliner du modèle « Classic », avec un long capot quadrangulaire et un petit pare-brise, comme les camions que je dessinais quand j’étais enfant. Une odeur d’étable passe. On distingue les formes des animaux qu’on emmène, dociles, à l’abattoir, sans un meuglement, humbles et disciplinées. Eux, au moins, ils n’ont pas voté pour le boucher qui allait les égorger, ni pour le bourgeois qui les mangerait

Sur la banquette et le strapontin, où trois personnes seraient déjà serrées, nous sommes quatre. L’aveugle paraît dormir. Un peu de salive coule de sa bouche. Entre ses mains croisées, il tient mollement son gros bâton. Il se laisse aller contre moi à chaque virage à droite. Derrière, une jeune femme avec un bébé lui apprend des mots. Je l’entends articuler va-ca, caba-llo, sans doute en montrant du doigt des animaux dans les champs. Quand elle se penche vers l’enfant, je sens ses cheveux m’effleurer le cou. Parfois, solitaire au milieu d’un pré, se dresse un arbre au tronc aussi vertical et lisse qu’un poteau, campé sur un socle puissant de racines, couronné d’une houppe régulière, une sorte de dessin d’arbre. C’est un kapokier, le ceiba, l’arbre sacré des mayas. La femme dit ar-bol, et l’enfant répète.

À droite de la route, un lac a remplacé la plaine. Des chansons joyeuses ont pris la place du prédicateur. Se détachant de la musique et du bruit de la transmission, j’entends le signal de mon portable. J’ouvre mon petit sac à dos et fouille dans la poche latérale. Qui peut m’envoyer un message ? Personne. Ah, si ! Maria-Magdalena, la garifuna rencontrée la semaine précédente, à qui j’ai donné mon numéro. Mais le message n’est que l’une des innombrables offres de la compagnie téléphonique. « Quieres triplicar todos los dias de Oct ? Recarga hoy y recibe… ». Je parcours distraitement ma messagerie.

Je n’aime pas jeter, mais il a bien fallu qu’un jour je vide la mémoire du téléphone, qui atteignait un trop-plein. Des messages de Samia, je n’en ai gardé qu’un, celui daté du 4 octobre 2009, alors que je partais pour Tortuga avec Jean-Michel, et auquel je n’ai pas répondu, le hasard suppléant mon indécision. Il n’y a que ces deux mots : « tu dors ? », qu’elle prétendrait ensuite m’avoir adressés par erreur, l’orgueil reprenant le dessus, et le mensonge scellant du même coup le sort jusque-là douteux.

Qui sait si, plus tard, elle n’a pas regretté cette pauvre invention ? Moi-même, comment j’aurais réagi aux promesses de nouvelles effusions, forcément accompagnées de nouvelles insatisfactions ? Désir et frustration, intimement imbriqués, avaient produit l’absurde récit de notre relation, à l’image de magnétismes qui, en inversant répétitivement leur polarité, créent tout à tour attraction et répulsion. Le mouvement ainsi initié aurait pu continuer indéfiniment, si le hasard, qui les avait présidé aux prémisses de notre histoire, n’y avait mis un terme, aussi arbitrairement.

Trente deux mois, très précisément, ont passé depuis notre ultime dispute, à Sandy Island. Entretemps, j’ai connu d’autres femmes, je me suis frotté à d’autres corps, et pourtant elle est toujours là, dans ma tête. Qu’est-ce qui m’en délivrera ?

« Je n’en voulais pas, de ce stérilet ! Je ne l’ai mis que pour te faire plaisir ! »

Elle avait renoncé à la maternité pour m’attacher, alors qu’elle ne m’attachait que dans l’espoir d’avoir un enfant. L’absurdité de cette contradiction entre le but et les moyens avait dû lui apparaître brusquement alors que je venais de prendre mon plaisir, ce plaisir de l'accouplement qu’elle m’offrait sans recevoir la contrepartie qu’elle en attendait. La sensation d’être tombée dans un piège qu’elle avait elle-même contribué à creuser lui était venue subitement, de façon confuse et aveuglante. Inapte à extérioriser de façon structurée ce qu’elle ressentait, elle l’avait exprimé sous la forme de furieuses insultes.

Le goût de commander, inséparable de l’envie de maternité ? Longtemps refoulé, sous la pression masculine, maintenant explosif et revanchard…

Pauvre Samia.

La femme assise devant moi porte une robe couleur saumon parsemée de petites roses écarlates, avec des manches bouffantes. Ses cheveux noirs sont lissés en arrière et roulés sur eux-mêmes, retenus par un peigne décoré de petits brillants en plastique. L’aînée des filles a environ six ans. Elle se tient debout et regarde la route, agrippée au dossier du chauffeur. Elle se retourne et dit quelque chose à sa maman. La cadette, qui commence à peine à marcher, veut imiter sa sœur. Elle n’y arrive pas et se met à crier de toutes ses forces, dominant la musique et les bruits mécaniques. Sa mère la menace d’une tape puis la saisit dans ses bras. Au mouvement qu’elle fait, je comprends qu’elle sort un sein.

Cette femme est une femme simple, peut-être illettrée. Mais ses qualités humaines sont sans aucun doute supérieures à celles de cette intellectuelle qui, par connivence politique et par arrivisme, a dissuadé sa propre fille de demander justice, après qu’un vieux bouc en rut, dominateur et sûr de son impunité, ait tenté de la violenter.

On se rapproche à nouveau du transport de bestiaux. L’odeur de fumier entre par les fenêtres ouvertes. Quelques fétus de paille volent dans le sillage du poids-lourd. Le minibus freine et se range le long de la route. Le semi-remorque s’éloigne.

Nous sommes près d’une humble église de planches peintes en vert, « El monte de los olivos ». Dans la cour qui borde le lieu de culte, une jeune fille lave du linge dans un bac. Elle porte une robe grisâtre qui descend à mi-mollet. Les manches sont retroussées jusqu’au coude. Elle interrompt le mouvement de ses mains pour regarder le bus, de façon inexpressive. Elle semble mâchonner quelque chose. J’ai l’impression qu’elle a les yeux fixés sur moi. Son visage aux larges pommettes, au petit front bien droit, est d’une régularité fascinante. Ses cheveux sont retenus derrière les oreilles, puis retombent librement dans son dos. Ses sourcils s’allongent en deux arcs parfaits, de la racine du nez assez large jusqu’à deux doigts des tempes.

La jeune fille détourne la tête, crache près de ses pieds nus et continue de frotter son linge. Le minibus repart. Derrière moi, la femme énonce : una vaca, dos vacas, tres vacas… L’enfant répète tres vacas, et dit papa. Le bus ralentit. Sur la nuque cuivrée de ma voisine de devant frisottent quelques fins cheveux très noirs, échappés du chignon. Dehors, le soleil est aveuglant. Je ferme les yeux. Mon livre glisse de mes genoux.

Des images de mon enfance ; la route devant la maison, ma mère qui me recommande de bien faire attention en traversant, parce qu’il y a des voitures qu’on ne voit pas arriver à cause du tournant. Mais j’ai mon ange gardien, dit-elle.

FIN

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