Involution pathologique

Publié le par René-Pierre Samary


Comment l'insomnie fait élucubrer Frédéric, du nombrilisme féminin aux involutions sociales, en passant par la guerre de Troie ; où il imagine un remède au supplice chinois de la goutte d'eau ; où il désespère de voir l'histoire moderne remises sur ses pieds.


De grosses gouttes se mettent à tomber. Un vent léger agite la cime des cocotiers. Je m’arrache à son hamac. Les quelques lampadaires s’éteignent : une coupure d’électricité. Je passe devant chez Jimmy. Malgré l’obscurité, on me reconnaît. L’amateur d’hémoglobine et de viols collectifs me hèle pour que je vienne prendre un verre. Je refuse, prétextant l’heure tardive.

Dans « Marjolaine », un des petits hublots de la timonerie est resté ouvert. J’essuie la flaque en-dessous. Il est onze heures ou presque. L’envie de dormir m’a quitté. Je tire une Polar du réfrigérateur et allume mon PC.

Je pose ma bière sur la table à cartes puis me déshabille tandis que l’écran s’éclaire. Hormis une offre pour devenir membre du Club Le Figaro Select, ce qui me donnerait droit à de nombreux avantages, il y a un message de Françoise. Elle aborde le thème de la paranoïa. Ils en ont discuté au café-philo. N’est-ce pas de la paranoïa, cette peur irraisonnée que j’ai d’elle ? Puis vient l’explication : mère captatrice, crainte des femmes. La sous-psychologie des magazines féminins, dont raffolent les femmes, exploratrices enthousiastes de leur moi. Comme d’habitude, après avoir lu le mail, je le classe dans mes « brouillons » sans y répondre.

Au fond, Françoise, avec ses analyses de Prisunic, n’est pas complètement dans l’erreur. La peur que je ressens devant l’hubris féminin a peut-être à voir avec les crises de ma mère, dont j’ai souffert l’enfant, alors que je trouvais naturelles les colères de mon père. Les nerfs fragiles de cette femme, je n’en ai jamais parlé à une Françoise toujours avide d’en savoir trop. Mais point n’était besoin d’être Sigmund Freud pour deviner que la psyché des hommes peut être influencée par la relation du petit garçon avec sa maman. Et on s’en fout, n’est-ce pas ? Les hommes ont le devoir laborieux de se conduire en hommes, pas d’observer leur nombril comme s’il était à lui seul une constellation zodiacale. Le lectorat du magazine « Psychologies » est constitué à quatre-vingt pour cent par des femmes.

Je passe aux nouvelles. Le déficit, la colonisation des territoires palestiniens, une petite fille jetée du sixième étage par l’amie de la mère. L'enfant s’appelait Samya, avec un « Y ». Puis j’ouvre mon forum préféré. À Munich, dans le métro, un quinquagénaire est courageusement venu à l’aide d’ados se faisant racketter. Les deux voyous l’ont tabassé à mort. Quinze personnes se trouvaient à proximité. Aucune n’a bougé. J’imagine le malheureux appelant à l’aide. J’y serais allé, j’en suis sûr ! Je les aurais rameutés ces lâches ! Je les aurais exhortés : Amis, soyez des hommes ! Souvenez-vous de votre ardeur impétueuse.

En y réfléchissant, je me rends compte que ces hommes n’ont rien de commun avec les guerriers achéens. Je m’imagine plutôt sortant une arme de ma poche, faisant fuir ces misérables, sauvant la vie de cet inconnu et m’éclipsant discrètement…

Toujours sur le même fil, un correspondant révèle : le conseil municipal de Paris a été décalé en raison du Kippour. C’est donc vrai, ce que m’a dit Mathilde ce matin au téléphone, pour expliquer pourquoi elle n’était pas en classe. Le jour du Kippour, on donne congé aux lycéens. Comment refuser aux uns ce qu’on accorde aux autres ?

Afin de retarder le moment de me coucher, avec l’illusion que je dormirai mieux, je parcours la liste de mes films et choisit au hasard une série télévisuelle tournée en 1969, dans laquelle mon père a tenu un rôle minuscule. Il s’agit de « Jacquou le Croquant ». Cela se passe avant la Révolution. Il y a l’admirable révolutionnaire, tué par l’abominable aristocrate, la mère héroïque, l’enfant qui affronte tous les dangers et finit par prendre une part déterminante dans la lutte contre toutes les injustices. Je saute des épisodes, puis j’éjecte le DVD. Le film est signé Stellio Lorenzi. Un parent de l’excellent jazzman amateur ? Wikipédia n’en dit rien. J’apprends en revanche que Lorenzi était membre du Parti Communiste. À l’époque, c’était un des réalisateurs les plus en vues de la télévision française, avec Marcel Bluwal, cinéaste engagé ; engagé, comme Danielle Minne, comme Boudarel. Engagé dans la grande armée des fabricants du formatage intellectuel. Bluwal, après treize ans d’absence des plateaux, a rempilé à quatre-vingt trois ans pour tourner une série intitulée « À droite toute ! », sur la montée de l’extrême-droite avant la Seconde Guerre mondiale.

Un film sur la Cagoule, pourquoi pas ? Mais si l’on aime les sujets historiques, pourquoi aucun film qui ait pour toile de fond le pacte germano-soviétique ? Le volte-face instantané des communistes français pris à contre-pied, la façon dont ils ont passé à la trappe leur complicité avec le nazisme, n’est-ce pas un cadre merveilleux pour de nombreux drames humains ruisselants de réalisme ? Si l’on aime traiter de l’Occupation, pourquoi pas un film sur les premiers résistants, dont la plupart étaient de droite, alors que les collabos, dans l’ensemble, venaient de la gauche ? Pourquoi pas un film sur Déat ?

Je me félicite de ne pas avoir perdu mon temps et ma patience, autrefois, en regardant sur le petit écran les niaiseries soviétoïdes dont le Français moyen a été bercé. Combien y en a-t-il, de ces réalisateurs, bons professionnels sans doute, qui sous des thèmes divers, ont fait et refait le Cuirassé Potemkine pour l'édification des masses ? J’éteins l’ordinateur et vérifie que tout est en ordre pour la nuit avant d’aller me coucher avec mon livre. Retrouver un bon bouquin, relu dix fois, c’est comme de retrouver un ami, dont on n’épuise jamais toutes les bontés.

Pour faire venir le sommeil, j’évoque mes enfants. Je les vois heureux et bien portants, puis je fais le bilan de la journée. J’ai fait la vidange du moteur, je suis allé à la Plaza Mayor pour m’avitailler en boissons au supermarché. En prévision du départ à Tortuga, il faudra faire les courses de frais, au marché de Puerto la Cruz. Je proposerai à mon copain d’y aller ensemble, demain.

Lechuga, calabacin, zanahorias, papas, aguacate, pimenton, ajo, cebollas… sans oublier un lomito entero qu’on se partagera. Depuis mon agression sur le chemin de la lanchita, je fais comme les copains. Je traverse le canal avec mon annexe et l’amarre à Bahia Redonda, avant de prendre le bus ou le por puesto. À chaque fois que je vais en ville, je passe devant le bateau de l’ « autre ». Je me suis habitué à la vision du catamaran couleur caca d’oie accroché à ses corps-mort. Les étraves sont tournées vers le quai, et l’on peut plonger son regard dans le cockpit. Il n’y a pas signe de vie à bord de « Roudoudou ».

Je me retourne sur ma couchette. La pluie frappe le pont au-dessus de ma tête avec un roulement régulier. Une goutte froide coule sur mon dos.

C’est bien embêtant, aussi, cette espèce de supplice chinois que me fait endurer le souvenir de Samia. Ces écœurantes remontées de tendresse, il y a pourtant un remède pour les soigner. C’est comme les gargouillements d’un estomac vide. Il suffit de le remplir. Je ferai voile vers le Nord. J’irai en République Dominicaine, où les filles ne se font pas prier, selon la rumeur. Je continuerai vers Haïti, puis Cuba. Des partenaires attirantes, il y en a autant qu’on veut, trop contentes d’échapper pour un moment à leur triste condition et heureuses de partager l’existence d’un homme gentil, attentif, respectueux. Ce ne sont pas des filles vénales. Ou du moins pas plus que ne le sont à des degrés divers beaucoup de femmes. Elles sont l’équivalent des grisettes d’autrefois : des compagnes avec des droits, mais pas tous les droits, ce que croient avoir les cruches occidentales enivrées par le féminisme.

Le lendemain, vers neuf heures, Jean-Michel et moi traversons le canal. Nous entrons dans Bahia Redonda. Celle à qui j’ai dit adieu à l’aéroport de Grenade est assise à l’arrière du catamaran. Un baquet est posé entre ses jambes. Samia lève la tête et interrompt son mouvement. Ses bras bruns restent plongés dans l’eau savonneuse. Elle suit des yeux mon dinghy qui passe à une dizaine de mètres.

- Ne te retourne pas, je dis stupidement à mon ami, comme s’il fallait feindre de ne pas l’avoir vue, contre toute évidence.

Le lendemain, nos deux bateaux lèvent leur mouillage et sortent l’un derrière l’autre du complexe El Morro. Il n’y a pas un souffle de vent. Le diesel ronronne à dix-huit cents tours. Je jette un coup d’œil à la pression d’huile et à la température. Je modifie de cinq degrés le cap donné au pilote automatique afin de passer à distance d’un navire. Une dizaine de pétroliers sont à l’ancre dans la vaste baie de Pozzuelo, attendant leur tour pour remplir leurs cuves de l’or noir du Venezuela. À moins d’un mille, « Panache » suit une course parallèle à celle de « Marjolaine ». La masse grise de la Borracha grandit peu à peu. Quand l’île sera dépassée, le vent voudra bien se lever, sans doute.

J’ai oublié de convenir d’un canal VHF avec Jean-Michel. Je vais chercher mon portable sur la table à carte. À cette distance de la côte, la réception est faible. Au moment où je vais appeler, je vois qu’il a un message. Seulement deux mots. Le signal, en disparaissant, m’évite la peine de décider.

Nous arrivons dans la nuit à Tortuga.

Plus tard, après avoir espéré que la fatigue ferait venir le sommeil, je m’allonge dans le cockpit. Orion est à la verticale de « Marjolaine ». Il doit être environ trois heures du matin. La lune à son plein fait scintiller le ressac, là où la houle molle brise sur les hauts-fonds sableux. Le gros tronc d’arbre blanchi par le sel, où j’ai pris des photos de Mathilde, a disparu, emporté par la mer. Je le regrette comme un vieux complice de jours heureux. « Panache », à droite de « Marjolaine », est en nuances de gris.

Au-dessus de « Marjolaine », les objets stellaires tournent lentement. Je chasse l’illusion. C’est la terre qui tourne, à deux mille kilomètres-heure, cette giration quotidienne donnant une apparence de mouvement au paysage presque immuable de la voûte céleste.

Quel trouble cela provoque, quels refus cela soulève, lorsqu’on tente de remettre l’histoire moderne sur ses pieds ! Cette révolution n’est encore qu’entamée. Il faudra encore de nombreuses années, et abattre bien des citadelles mentales, pour une complète remise en perspective. D’ici là, un géocentrisme historique continuera de s’imposer. Il a fallu deux siècles, après Copernic et Galilée, pour que soit admis l’héliocentrisme. Combien de temps faudra-t-il pour que le virus inoculé par le marxisme culturel dans les années vingt cesse d’infecter les esprits ?

Ils ont été soumis à un bombardement intensif de propagande, par une présentation artificieuse des faits, une argumentation orientée, des omissions calculées, de vicieux anachronismes. Les plus atteints sont ces demi-savants qui font l’opinion. La guérison est-elle seulement possible ? La destruction systématique des structures est allée si loin que la pathologie est devenue invisible. Des cas de répugnantes involutions s’observent dans la nature. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans les sociétés humaines ?

J’ajuste mon coussin improvisé, un pare-battage. Je me sens mentalement engourdi et impatient à la fois. L’envie de savoir me dénie la paix qu’apporte normalement la vieillesse. J’aurai soixante-dix ans en 2012, l’année de la prochaine élection présidentielle.

Je ne connaîtrai pas la fin de l’Histoire, et ceux qui viendront après moi seront les témoins d’une histoire dont eux non plus ne connaîtrons pas la fin. Personne n’assiste jamais à la fin de la représentation. L’exercice est bien difficile, d’être sage sans être croyant.

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