Déclaration...

Publié le par René-Pierre Samary

Déclaration de guerre d'intention


La Mouche est le second récit d'une série de trois, qui à l'origine ne formaient qu'un livre unique. J'ai commencé à l'écrire en 2007, et l'ai terminé cinq ans plus tard, tout en naviguant sur mon voilier, ici et là, dans la Caraïbe. Le titre en était alors Trois femmes, je l'ai rebaptisé Triptyque quand le Prix Goncourt 2009 a été attribué à Marie N'Diaye pour Trois femmes puissantes. Les miennes le sont également, la différence étant que si les hommes écrasent celles de l'écrivaine franco-sénégalaise, les miennes écrasent les hommes.


Bon chic, bon genre


Mon triptyque comprenait quelque quinze cents pages, et était encore plus impubliable que peut l'être l’œuvre d'un jeune auteur de soixante ans passés, qui a de plus le handicap de n'être ni une femme, ni d'origine africaine, et qui a renoncé depuis longtemps au faux chic de commencer une phrase par une conjonction de coordination. Ne pouvant changer de sexe, ni de couleur de peau, j'ai espéré que de changer la longueur de mon ours me donnerait des chances infimes d'être accepté par un éditeur pas trop regardant sur mes origines. J'ai donc scindé mon pavé en trois, mutatis mutandis. Le premier volet de ce triptyque, c'est Bye Bye Blackbird. Le second, c'est celui dont je vais vous proposer quelques extraits.


Les femmes peintes dans Triptyque sont quatre, comme les Mousquetaires. Suzanne est le d'Artagnan de mes trois récits, dont je m'empresse de dire qu'ils sont en grande partie imaginaires. Je ne suis pas mort, comme l'est Frédéric à la fin de Bye Bye Blackbird, mes cendres ne sont pas pieusement gardées dans une urne comme à la fin de La Mouche, ma famille ne pleure pas un Homère guatémaltèque comme dans Notes d'Ilavach. J'ajoute, et j'insiste sur ce point : je n'ai jamais eu de relations incestueuses avec ma cousine, une vieille dame charmante dont la vie sentimentale a toujours été irréprochable.

Les mêmes personnages reviennent dans mes trois récits, parfois sur l'avant-scène, tantôt en arrière-plan. Seule parmi ces femmes, Suzanne est constamment présente, emblématique, et l'on comprend pourquoi.


Pourquoi un roman ?


Sans doute est-ce le seul moyen de représenter sans démontrer. L'écriture romanesque ne vise pas l'exhaustivité, comme le dit Claude Dantzig (Pourquoi lire). Elle permet ce qu'interdit un essai. Elle autorise le scandaleux. La difficulté grandissante, pour les femmes et les hommes, de vivre ensemble, en Occident, n'est pas aujourd'hui une idée sacrilège. Malséant, en revanche, est de suggérer une corrélation entre le zeitgeist, la féminisation des esprits, l'accession des femmes aux instances de décision, et le mouvement qui entraîne les sociétés occidentales vers toujours plus de renoncement et d'incohérence, de lâcheté et de mensonge.

La féminisation des esprits suppose que les valeurs dites féminines soient exaltées, les valeurs dites masculines soient dépréciées. Sur quoi repose cette construction ?


Mythes fondateurs


Comme toute idéologie, le féminisme a ses « grands récits », ses mythes fondateurs d'une communauté. Il s'agit de passer ces idées reçues au tamis d'une critique objective, en particulier celle de l'éternelle domination de l'homme sur la femme, et par conséquent la légitimité d'une juste revanche. Même si la crainte du qu'en dira-t-on nous déconseille de pratiquer la vivisection sur des idoles, il faut interroger cette vision des rapports hommes/femmes, si bien ancrée dans les cerveaux. La femme est-elle, a-t-elle été de tous temps, la victime d'une oppression masculine ? N'a-t-elle pas été, aussi, celle qui sait se faire entretenir, « comme frelons en ruche », disait Nietzsche (qui a sans doute fréquenté plus d'apiculteurs que de proxénètes). « Les gouvernements sont menés par les hommes que nous menons », fait dire à Josepha le Balzac (un autre misogyne) de « La Cousine Bette ». On pourrait multiplier les exemples historiques, de ces femmes puissantes dont l'influence a pesé lourd, et souvent de façon catastrophique. Ce pouvoir féminin, autrefois cantonné en haut de l'échelle sociale, s'est répandu dans toutes les couches de la société. Il est accompagné de quelques vertus, et des travers dont les femmes ont été créditées depuis toujours : légèreté, fausseté native, crédulité, dédain de la vérité, versatilité, illogisme, sentimentalisme... Affirmer l'éternelle sujétion des femmes est une doxa utile, qui soude une communauté à travers un sentiment d'appartenance. Rares sont les femmes qui n'excuseront pas une autre femme, fautive, ou qui se tairont, par solidarité. Pour la plupart des femmes, une personne de valeur, qui se trouve être du sexe féminin, sera une femme de valeur. Leur vision du monde est sexuée, hélas, au-delà des rapports sexuels.


Un statut avantageux


Qu'en est-il aujourd'hui ? Les femmes ont conquis, non seulement des droits égaux, ce qui est normal, mais aussi des droits exorbitants, d'abord dans le domaine des droits de la famille, ensuite dans le domaine politique, avec la parité.

Ces avancées ont été obtenues grâce à l'arme la victimisation, de même que les peuples autrefois colonisés, auxquels se sont si souvent comparées les théoriciennes du féminisme. Corollaire obligé : le statut de dominant, de fort, est aujourd'hui discrédité. Le statut de victime seul est payant. Cet étrange état d'esprit, qui paraîtrait indigne à toute personne ayant un soupçon de fierté, est en relation directe avec une religion de la (fausse) pitié, si plaisante aux femmes malgré toute la violence dont elles sont capables. Ensuite, tout se tient : si le statut de victime ouvre des droits sur les prétendus forts, il faut l'exploiter sans mesure, et fabriquer un passé, un présent, qui authentifie ce positionnement avantageux.

La victimisation va de pair avec la culpabilisation, arme des faibles, arme féminine par excellence.


De l'amour


J'ai mis l'accent, dans Bye Bye Blackbird, sur l'attirance sexuelle, qui sous-tend évidemment les relations entre le masculin et le féminin.

Frédéric subit une attirance suffisante pour lui faire régulièrement oublier les insuffisances de Samia. Frédéric en est amoureux, contre toute logique et toute vraisemblance. Dans La Mouche, le penchant amoureux est unilatéral. Pas de fièvre d'imagination, pas de cristallisation, rien que le coït, une jouissance parfaitement égoïste, comme chimiquement pure. Françoise veut contraindre Frédéric à l'aimer, comme si l'amour pouvait se commander. Elle utilise tous les moyens en sa possession – harcèlement, chantage, menaces, espionnage – pour arriver à ses fins. La violence féminine, dont il faut comprendre les modalités particulières, est le thème principal de La Mouche.

On parle toujours de la brutalité masculine. C'est oublier la violence féminine, qui s'exerce de manière différente : par le verbe, par le mensonge, par les pièges qu'ouvrent la séduction et la procréation. Elle peut être grossière comme chez Samia, sournoise chez Françoise, calculatrice chez Suzanne, ou encore candide, innocente peut-on dire, chez l'Isabelle de Notes d'Ilavach. Il s'agit, par cette violence particulière au féminin de plier le masculin à sa volonté, ce masculin dont la femme a peur. Cette violence a sans doute toujours existé. Il est permis de supposer qu'elle se manifeste plus ouvertement aujourd'hui qu'hier, quand le féminin était « dompté par la crainte de l'homme » (Nietzsche dans Par delà le bien et le mal).

Rapprocher Nietzsche et Konrad Lorenz, les femmes et les cichlidés chers à l'éthologue, est-ce abusif ? Tant pis, j'abuse : « Au début peureuse et humble, la femelle (cichlidée), en perdant la crainte du mâle, perd en même temps toute inhibition l'empêchant de se conduire agressivement envers lui. D'un coup, c'en est fait de sa timidité : grosse et insolente, elle se dresse devant son mari au milieu du territoire. »(L'Agression).

Dans ce qu'est devenue notre culture occidentale, les femmes n'éprouvent en général aucune peur du masculin, pas plus que l'enfant n'éprouve de crainte devant l'adulte. Ce serait plutôt le contraire, dans les deux cas. Cette absence d'inhibition déséquilibre le rapport masculin/féminin, dans laquelle chaque « partie » est naturellement dotée d'atouts qui lui sont propres : chez la femelle, celui de détenir les clés de l'union, d'être courtisée ; chez le mâle, sa force supérieure. Cette plus grande vigueur n'est pas seulement physique. J'oserai dire qu'elle est aussi de l'ordre des capacités cognitives et du caractère. Sur ce terrain explosif, je ne m'avancerai qu'en affirmant haut et fort qu'il ne s'agit nullement de considérer que chaque femme est, de part son sexe, intellectuellement inférieure. Ce serait grotesque. Je parle de capacités moyennes, statistiques, sur lesquelles la psychométrie nous renseigne.


Du matricentré à la gynocratie

Pour comprendre notre vécu, à nous occidentaux du XXIème siècle, il faut en revenir à cette « idée devenue folle », l'égalité devenue égalitarisme, d'où un affaissement général du niveau des sociétés démocratiques. Le féminisme s'inscrit dans ce mouvement, et en a connu les mêmes déviances : de l'égalité devant la loi, on est passé à l'idée d'une égalité entre les individus, une égalité des capacités. Considérant un autre paramètre, il faut prendre en compte la tendance naturelle de tout pouvoir à s'étendre autant que possible, tant qu'il n'est pas freiné par un contre-pouvoir. Le pouvoir féminin ne peut que s'accroître sans frein. Il est porté par un esprit de revanche justifié par une subordination passée, plus ou moins mythifiée. Le groupe identitaire, les femmes en l'occurrence, puise dans son « grand récit » le bien-fondé de son combat. Ce combat est victorieux, puisqu'il a réussi à imposer la prévalence des valeurs féminines, fondées sur les émotions (elles-mêmes ayant principalement pour siège notre « paléo-cerveau » : une régression dans la marche de l’Évolution). Cet obscur conflit a généré des lois particulières, et la conversion du masculin aux valeurs féminines. Tel est le chemin qui fait passer le monde occidental par le matricentré, le gynocentré, pour sans doute aboutir à une gynocratie de fait.


Vers « Le Meilleur des Mondes » ?


Nous sommes aujourd'hui dans une situation où les rapports hommes/femmes sont désormais vécus sur un mode agonistique, un mode combatif où la violence inter-genres ne peut que régner. On peut toujours imaginer que des peuples peuvent se maintenir relativement à distance, comme le suggère l'historien Jacob Talmon. Mais les deux genres sont à la fois plus autres que ne le seraient des populations différentes, et inséparables en raison de la fonction biologique qui les unit – encore que les nouvelles techniques de procréation incitent à reconsidérer ce point. Le Meilleur des Mondes n'est peut-être pas loin, en changeant ce qu'il faut.

On n'en voit guère l'issue. Chacune et chacun, naturellement, fera l'éloge de la différence enrichissante, et d'unions où l'addition de deux unités produit un total supérieur à la somme arithmétique, pas seulement en raison de la production d'un enfant. La « guerre des sexes » serait une idée obsolète, quasi-grotesque. Le féminisme adouci et abouti serait l'épiphanie de lendemains qui chantent.

En admettant que la belligérance ouverte a fait son temps à l'exception de quelques misérables cas d'espèce, on observera que l'affrontement a produit un esprit de méfiance, en place de l'esprit de confiance moteur de l'ajustement de l'altérité comme de celui de l'économie. Pensées et surtout arrière-pensées irriguent les esprits, et ne demandent qu'à voir le jour au moindre aléa. Les couples implosent sur un simple grief, et les vieilles rancœurs du féminisme sont alors à l'appel, sous les armes. Qu'une femme politique échoue, et sont aussitôt convoquées les machinations masculines, plutôt que ses propres lacunes mâtinées d'arrogance.


L’État normatif


Optimiste, on pourrait espérer qu'hommes et femmes, d'eux-mêmes, trouvent finalement un terrain d'entente, comme ils l'ont généralement fait dans le passé, en tâtonnant avec plus ou moins de bonheur ; car la nature tend d'elle-même à un équilibre, malgré les effets de balancier, qui à terme s'amortissent. Mais cela supposerait que l’État touche-à-tout cesse de s'occuper de la vie privée des citoyens, exaspérant les tensions en édifiant des normes, en armant les citoyens (les femmes, dans ce cas) de droits particuliers qui exacerbent les rivalités.

Il y a sans doute beaucoup de femmes qui déplorent les excès du féminisme, les droits indus acquis par la population XX. Pour autant, verrait-on les remettre en question ? Un sentiment de solidarité, alimenté par l'adhésion au « grand récit » de la femme-victime, les en dissuade. La révolution féminine est un tout. Rares sont celles qui ont protesté contre la parité, cette insulte faite aux femmes.

Verra-ton les hommes se révolter contre les abus de la féminitude ? On peut en douter. La mère, la femme, l'épouse, si elles n'ont plus rien de sacré, gardent quelque caractère d'un tabou, à la fois dangereux, respecté et convoité. A l'égard de ce ventre dont ils sont sortis, beaucoup ressentent une crainte superstitieuse, d'une force magique, d'une immaculée conception. Impossible à mettre en question.


La toute-puissance du verbe


On imagine plus facilement, et pour la petite histoire, celle des siècles, qu'une société féminisée ne pèsera pas lourd face à des conquérants brutaux, dont la triste virilité consiste à voir dans les femmes guère plus que des bêtes de somme et des objets de plaisir.

Le comportement masculin typique est fait d'affrontement, de compétition, de surpassement. Ce sont désormais des notions à proscrire, au profit du dialogue, supposé résoudre tous les problèmes. Le féminin croit en la toute-puissance du verbe. C'est faire bon marché du réel, au profit de l'utopie rassurante. Que l'on se situe sur la plan économique ou guerrier, nul groupe humain ne vit en vase clos dans le vaste monde. La croissance de la population mondiale, la limitation des ressources, créent des tensions, qu'illustrent les récurrents problèmes migratoires. Tout cela ne se résout pas par des bavardages, des sophismes et une philosophie de la compassion, mais par des actes. L'Histoire est l'histoire des conflits, hélas. Un monde féminisé changerait tout cela ? Courte vue : ce ne sera pas l'histoire des guerres, seulement celle, en Occident, des guerres perdues.

Voilà où nous aura mené une pensée où l'apitoiement, la faiblesse, l'affect, tiennent lieu d'éthique.

La volonté d'une féminisation des hommes, après une féminisation des modes d'appréciation du réel, est de la part de femmes œuvrant dans ce sens, indubitable. On veut contraindre les petits garçons à porter du rose, et à jouer à la poupée. De certaines révoltes masculines, inévitables, et des insatisfactions féminines, récurrentes, germe la lugubre banqueroute du sexe, malgré les injonctions revigorantes lues dans les magazines féminins : cultivez vos fantasmes !


Révolution anthropologique


Le féminin, la moitié de l'humanité, la moitié de notre humanité, est-il en passe d'être vu par nous, les hommes, comme rébellion systématique et concurrence faussée, plutôt qu'inspiration et courage partagé ? Je le crois, même si notre faiblesse, clairement identifiable, nous interdit de le dire haut et fort. Quand cette moitié de nous-mêmes devient notre ennemi intime, c'est le noyau même des structures sociales, le couple, la famille, qui se trouve dynamité. Le reste suit. La lutte pour le pouvoir part de la base, familiale, pour ensuite se diffuser à tous les niveaux. Il s'agit bien là d'une révolution anthropologique, celle de la grande histoire, celle des millénaires.

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