Histoire d'ovocytes

Publié le par René-Pierre Samary

 

 

Où Frédéric jouait du chalumeau, et son copain jouait sa vie ; comment, quarante ans plus tard, le fantôme du musée continue de le hanter ; ce que pense le roi du Maroc de l'immigration ; ce que laisse entendre au lecteur attentif l'étrange expression que prend la cousine de Frédéric.

 

En 1970, les belles autos de collection n'avaient pas encore pris place dans la grange du château récemment acquis, et peu à peu restauré. Il y avait seulement une voiture de fonction, une Citroën DS 21 noire, et la Lamborghini Islero que venait d’acheter Christian Pescram, la gloire montante des médias. Malgré le nouveau châssis, cette dernière saison de compétition en Formule 3 n’avait pas été un succès. Le moteur chauffait et cassait régulièrement au bout de quelques tours. En avait-il changé, des coussinets de bielle, avec l’aide pécuniaire de Willy, son copain garagiste ! Willy qui avait fini, des années plus tard, avec une balle dans la tête, pour avoir conjugué ses activités professionnelles avec d’autres occupations moins licites. Le gang de la banlieue sud ne faisait pas de cadeaux.

Qu'étaient-ils devenus, le Gros Béru, Nanard, Pablo l’Espingouin, le petit Johnny et ses GMC transformés en dépanneuses ? Frédéric, lui, était alors surnommé « la fouine », pour sa façon de fureter dans le garage à la recherche d’un outil. Parfois, on lui mettait dans les mains un chalumeau, pour aider au découpage d’une caisse un peu trop chaude… Puis il avait quitté ce petit monde interlope, et une nouvelle vie avait commencé.

Frédéric se leva péniblement. Il remit la bâche sur la vieille Brabham et éteignit les lumières du musée. Il frissonna en traversant la cour. La neige tombée la veille crissa sous ses semelles. Par la baie vitrée donnant sur la cuisine, il vit Suzanne et Mathilde en pleine discussion. Elles riaient comme deux adolescentes se racontant des bêtises. Il fut accueilli par les protestations de sa fille.

- Papa, ça fait une heure qu’on t’attend. Le gigot est prêt. Tant pis pour toi s’il est trop cuit !

Il s’assit à un bout de l’immense table en bois massif. Mathilde continua :

- Et puis, quelle tête tu fais, mon papa. On dirait que tu as rencontré un fantôme, dans le musée.

- Oui, ça doit être le fantôme du musée.

- Attends ! Je vais t’aider à mettre la table, lança Mathilde à Suzanne.

Elle alla chercher les assiettes. Elle connaissait la maison par cœur. Elle y venait chaque fois que son père était en France, mais aussi, parfois, avec sa mère. Suzanne et Isabelle étaient devenues amies, incompréhensiblement.

- Et où est Christian ? Ton mari est encore en voyage ? demanda Frédéric davantage pour dire quelque chose que par véritable intérêt.

- Il est au Maroc. Il a été invité pour les fêtes à Marrakech. Tu sais qu’il est très intime avec le roi, le jeune Abdallah. Un homme très bien, d’ailleurs. Délicat, intelligent… Je l’ai rencontré une fois. Tu sais ce qu’il a dit ? Tu ne me croiras pas. Il dit qu’il ne faut pas laisser venir en France trop de Marocains, qu’ils ne feront pas de bons Français.

- Non !

- Je te jure.

- Et toi, pourquoi tu n’es pas allé à Marrakech, au soleil ?

- J’étais invitée, bien sûr. Mais j’ai décliné. Quand Christian n’est pas là, ça me donne un peu de répit. Il est toujours dans ses mémoires, et ça m’assomme. Il n’en viendra jamais à bout. On est encore en Indochine, c’est te dire !

- Odette ne va pas nous rejoindre ?

- Je lui ai proposé. Maman n’a pas faim, elle préfère rester dans sa chambre. Tu la verras sans doute demain, si la reine-mère consent à sortir de ses appartements. Elle aussi, elle devient bien fatigante.

- Pourquoi, elle aussi ?

Suzanne écrasa sa Rothmans dans le cendrier, d’un geste appliqué. Frédéric lui avait suggéré d’arrêter de fumer. Elle ne voulait pas en entendre parler.

- Oui, elle aussi. Parce que du côté de ma fille je ne sais pas non plus quoi faire. Valentine a l’air de vouloir toujours autre chose que ce qu’elle a. Son mari est adorable, il est beau garçon, leur affaire marche bien, elle adore les chevaux, alors de quoi se plaint-elle ? Ce que je crois, c’est qu’il faudrait qu’elle fasse un enfant. Ça fait quatre ans qu’ils sont mariés… Non, cinq. Et elle me dit qu’elle préfère attendre. Attendre, à trente-six ans ! Tu devrais peut-être lui parler.

- Lui parler, je veux bien. Mais enfin, je ne suis pas son père. Ce serait plutôt à Christian de le faire.

Suzanne ne répondit pas. Frédéric, toujours occupé par ses propres réflexions, ne vit pas l’expression étrange que prenaient soudain ses traits. Pas davantage, il ne remarqua le geste de Suzanne portant sa main à sa poitrine avec une brève grimace de douleur. Il poursuivit :

- On fait des enfants de plus en plus tard, c’est la norme maintenant. Regarde Isabelle !

Mathilde leva la tête.

- Quoi, papa ? Tu parles de maman ?

- Je disais simplement que ta mère a attendu assez longtemps avant d’avoir un enfant. Autrefois, les femmes avaient un enfant dès qu’elles se mariaient. Maintenant, elles prennent leur temps.

- Elles prennent leur temps, elles se retrouvent un beau jour avec un stock d’ovocytes voisin de zéro, et elles se lamentent contre l’injustice du sort.

Suzanne était presque en colère. Elle avait depuis quelque temps des sautes d’humeur. Il lui arrivait de dire qu’elle avait raté sa vie, qu’elle aurait dû être comédienne comme sa mère, comme toutes les femmes de la famille, au lieu de servir d’éminence grise à un saltimbanque. Mathilde la regarda, inquiète. Suzanne aussitôt lui sourit, avec une rapide caresse dans les cheveux.

- Ne t’inquiète pas, ma chounette. Tout ça n’a pas d’importance.

- Mais toi, insista Mathilde, tu avais quel âge, quand tu as eu Valentine ?

- J’avais vingt-huit ans. Quinze ans de plus que toi. Tu as le temps ! Au fait, à propos d’âge, merci pour les chocolats. C’est gentil d’y avoir pensé !

Suzanne parut s’absorber dans ses réflexions, ses doigts jouant avec les nœuds du paquet-cadeau qu’avait confectionné l’employée de la boutique, à l’aéroport international de Saint-Martin.

- Tu as quel âge maintenant ? demanda Mathilde.

- Soixante et un, ma chérie.

- Alors tu es encore très jeune ! dit gaiement l’adolescente.

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