Feeling low, here I go...

Publié le par René-Pierre Samary

Où l'on constate que l'amour suit d'étranges voies ; où une expectoration produit un orage ; où Frédéric contribue à la culture jazzistique d'un chauffeur de taxi.

Je décide que je ferai route sur la Martinique dès le départ de Samia. Les prévisions météo sont bonnes. Je ferai un arrêt à Carriacou pour saluer Mimi, et ensuite des étapes de jour.

Je retrouve Samia devant un jus de fruit, au Sunset. Il est près de midi. Je commande une Carib. Nous allons nous asseoir à l’une des longues tables, là où je reviendrai, seul, dans trois mois. Samia finit par parler.

- Je voudrais te poser une question. Plusieurs questions, même.

- Va toujours.

- D’abord, pourquoi tu veux absolument que j’aille en France ? C’est ça que je ne comprends pas ! C’est à croire que tu es jaloux, que tu veux m’empêcher de retrouver Maurice.

- Pas du tout. Tu peux aller te faire sauter par qui tu veux. D’ailleurs, je croyais qu’il ne bandait pas, ton jeune homme !

- Je t’ai dit ça pour te faire plaisir. La vérité c’est qu’il bande très bien, et que j’ai eu beaucoup de plaisir avec lui.

- Peu importe, et tant mieux pour toi. Tout ce que je sais, c’est que tu as un billet Grenade-Londres demain après-midi, et que je vais te donner l’argent pour que tu puisses retourner à ton point de départ, c’est-à-dire Aix-en-Provence. Donc, je ne te laisse pas à la rue, j’ai la conscience tranquille.

- J’ai vu qu’il y a des vols pour la Martinique, mais c’est un peu plus cher que ce que tu me donnes. Tu ne pourrais pas faire un petit effort ?

Je n’en crois pas mes yeux, devant le soudain changement d’expression de Samia. Elle a avancé les lèvres, la bouche en cul-de-poule. C’est ridicule. Pourtant, je sens mon cœur se serrer. Comme toujours, ses pauvres artifices menacent de toucher leur but, mais par un moyen qu’elle ne comprend sans doute pas.

- Tu avais toute une semaine pour t’organiser, tu ne l’as pas fait. Maintenant tu es au pied du mur mais ce n’est pas grave. L’autre t’a bien offert ton billet pour la France, il va bien te payer un retour dans les Antilles.

- Il ne me l’a pas offert, il m’a avancé l’argent, c’est pas la même chose. Je vais le rembourser, et toi aussi. Je ne veux pas être dépendante pour des questions de fric.

Les hautes revendications d’indépendance, sans les moyens de l’indépendance ; pathétiques incohérences féminines.

- Non, ne me rembourse rien je t’en prie. Je comprends très bien ta sensibilité et tes scrupules mais je préfère en finir. Tu pars demain et on va vite oublier tout ça.

- Et tu penses à ce que je vais faire en arrivant en France ? Je n’ai pas de travail, je n’ai pas de logement… Il ne manque que cent euros. Et puis ce n’est pas forcément pour aller sur Roudoudou. J’ai mes amis, Karim et Virginie, qui veulent bien m’héberger autant que je veux.

- Mais Rachida, à Aix ?

- Je te l’ai dit, on s’est un peu disputé. À cause de toi.

- De moi !

- Oui, tu avais bien compris, pour son voisin de palier.

- Celui qui confond Ésope et les salades ?

- Je vois que tu as bien lu mes mails.

- Je les connais par cœur, Samia.

- Alors ? Pour la Martinique ?

Et elle avance à nouveau les lèvres. Elle croit séduire, mais c’était la pitié qui la rend dangereuse. Jamais je n’ai ressenti plus d’impatience de la voir disparaître, tout en sachant qu’elle restera longtemps dans ma tête.

- Non, ça suffit. Je fais mon devoir, mais ne me prends pas pour un crétin. Ce n’est pas ma faute si à chaque fois que tu te poses sur une branche, tu la brises.

- Je suis conne, c’est vrai, de t’avoir demandé ça. Je devrais te connaître, à force. Ton niveau d’intelligence, finalement, ne dépasse pas tes chaussettes. Tu es vraiment ce que je pensais de toi depuis longtemps, un antagoniste pur et dur. Un facho, un raciste. Mais je ne vais pas m’étendre sur ton comportement dérangé. Il y a une chose aujourd’hui que je ne regrette pas, c’est de sortir de tes griffes. D’autres, heureusement, savent m’apprécier. Je n’ai qu’à demander.

- Tu vas demander à ton Roudoudou un vol de Paris à la Martinique, je comprends bien, mais pourquoi pas simplement un vol Grenade-Martinique ? Ah ! Je comprends ! Tu ne lui as pas dit que tu étais ici, avec moi ! Et il t’envoie des poèmes en bleu !

- Il est en tout cas sensible et subtil, il ne m’arrose pas de bière, il ne jette pas mon portable à l’eau, il ne me bouscule pas, et il fait très bien l’amour. J’adore le sucer.

- Et l’embrasser, aussi ? Tu n’a pas peur qu’il perde son râtelier dans un baiser trop passionné ?

- Il vaut en tout cas bien plus que toi. Toi tout ce que tu mérites c’est ça !

Elle me crache à la figure. Ce sont alors des injures, un torrent d’ordures. On se traite de conne et d’enculé. J’éructe un long discours rageur sur ses capacités, elle n’est qu’une bonne à rien qui roule les mécaniques, mais il y a des moments où il ne suffit pas de bluffer, il faut étaler son jeu et qu’est-ce qu’il y a dans le sien ? Rien ! Que dalle ! Elle me décrit par le menu les positions qu’ils prendront, elle et Maurice ; et qu’elle se fera prendre de tous les côtés. Le soir, je prends un cachet pour dormir.

Le lendemain, un taxi nous dépose à l’aéroport de Point Salines. Le chauffeur sort du coffre ses deux sacs.

- Adieu ma belle, fais attention à toi.

Elle ne répond pas. Je la regarde s’éloigner avec ses sacs vers les portes coulissantes devant lesquelles je l’ai tant attendue. Vingt-trois jours plus tôt très exactement, ce qui constitue pour nous un record d’endurance. Dans le taxi, je fredonne Feeling low, here I go. Le chauffeur me demande ce que je chante. Je réponds : « Bye bye, blackbird ». Il ne connaît pas.

Trois mois plus tard, le 9 avril 2009 très précisément, je suis de retour à Grenade. J’ai capitalisé les quatre mille dollars pour les travaux sur le gréement. J’arrive à Prickly Bay le jour précédent le Vendredi Saint. Je me mets au travail le lendemain.

À la fin du mois, délesté de mes économies mais nanti d’un haubanage tout neuf, je quitte Prickly Bay avec le sentiment du devoir accompli. Je remonte sur quelques milles la côte sous le vent de Grenade et vais récupérer de mes trois semaines d’efforts dans le calme lagon de Saint-Georges.

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Noirand Plucre 10/01/2016 00:02

Écriture fluide...ça donne envie de lire plus.

René-Pierre Samary 11/01/2016 16:24

Merci, ça fait plaisir. René-Pierre.